Cette pensée, entretenue, fortifiée chez le Tsar par les suggestions de Talleyrand [562], reposait sur des appréciations profondément erronées. Alexandre, aussi bien que le ministre français qui s'était institué son conseiller, méconnaissait le caractère de Napoléon, les exigences de sa politique, les dispositions réelles de l'Autriche. Obligé, si l'Angleterre ne cédait point, d'entamer avec elle une lutte difficile sur un terrain nouveau, de la combattre en Espagne, Napoléon ne voudrait, ne pourrait souffrir longtemps derrière lui, dans son dos, une puissance détachée de son système, révoltée contre ses lois, toujours tentée de le prendre à revers: tôt ou tard, il se retournerait contre elle, trancherait de son épée une situation intolérable, et maintenir l'Autriche dans un état de rébellion et d'hostilité latente était le plus sûr moyen de faire éclater cette guerre que l'on voulait éviter.
[Note 562: ][ (retour) ] Alexandre à Roumiantsof, 19 octobre et 18 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
Il y avait plus: en admettant que les mesures prises à Vienne eussent eu, au début, un caractère purement défensif, elles devaient, par la force des choses, changer de nature et aboutir à une action offensive. Par des armements hors de toute proportion avec ses ressources, avec ses facultés pécuniaires, l'Autriche s'était mise sur un pied ruineux: elle ne saurait s'y perpétuer. Déjà l'empereur François répète tristement: «L'armée dévore l'État [563]», et, sous peu, ses ministres, ses administrateurs vont lui révéler le vide effrayant du Trésor, lui démontrer que l'Autriche ne saurait plus longtemps subvenir à l'entretien de ses troupes, si l'on ne se met à la solde de l'Angleterre et si l'on ne nourrit l'armée aux dépens de l'ennemi [564]. Donc, dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, il faudra que l'Autriche combatte ou désarme. Entre les deux termes de ce dilemme, elle choisira le premier: elle aimera mieux courir les risques d'une suprême aventure, utiliser les moyens immenses qu'elle a rassemblés et qui ont restauré sa confiance en elle-même, plutôt que de se résigner à un douloureux avortement et de consacrer sa déchéance. Si l'empereur Alexandre eût pu lire dans les secrets du cabinet de Vienne, il y eût découvert ce qu'Andréossy allait mander dans quelques jours, ce que la sagacité de Napoléon lui faisait pressentir, à savoir, que l'idée d'attaquer, de tenter la fortune des armes, de chercher une revanche, prenait rapidement le dessus. Stadion l'avait toujours soutenue: le prudent archiduc Charles s'y ralliait aujourd'hui, et l'empereur François lui-même commençait à préférer une crise violente, mais peut-être salutaire, à un état d'angoisse et d'attente qui épuisait la monarchie. Une seule crainte troublait l'Autriche et pouvait la retenir, c'était de voir la Russie s'unir franchement à la France et de périr broyée sous cette double masse. Que le Tsar laissât planer un doute sur ses intentions, montrât quelque répugnance à nous suivre, la guerre serait définitivement résolue à Vienne, et les deux empereurs auraient tôt ou tard à combattre l'Autriche, s'ils ne s'entendaient dès aujourd'hui pour la confondre et la désarmer. En proposant ce parti, violent et impérieux, Napoléon n'en indiquait pas moins l'unique moyen de conserver cette paix aussi chère à son allié qu'à lui-même; lui seul restait dans la logique impitoyable de la situation: Alexandre et Talleyrand, le monarque généreux et le politique subtil, s'en écartaient l'un et l'autre.
[Note 563: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.
[Note 564: ][ (retour) ] Beer, Zehn Jahre œsterreichischer Politik, 341.
Toutefois, si Napoléon voyait mieux et plus loin que tous, il se trompait en croyant qu'Alexandre pût voir comme lui et admettre ses exigences. Ce qu'il demandait en somme à ce prince, c'était d'annuler momentanément la puissance autrichienne. Or, l'Autriche remise sur pied, en forte attitude, n'était-ce point l'unique rempart qui protégeât la Russie contre l'omnipotence napoléonienne, la seule barrière qui se dressât entre la frontière moscovite et la France épandue sur l'Europe. Pour la Russie, désarmer l'Autriche, c'était se découvrir elle-même, se livrer, renoncer à toute autre garantie que la loyauté de Napoléon. Les déceptions, les froissements infligés à Alexandre depuis Tilsit ne permettaient plus ce miracle de confiance. Napoléon portait la peine d'avoir voilé, durant le cours d'une année, la justice finale et la grandeur de son but, qui était le repos du monde, sous l'absolutisme de ses procédés, d'avoir trop peu ménagé les scrupules, les intérêts propres de son allié, d'avoir violenté les rois et les peuples, et c'était son châtiment que de n'être plus cru aujourd'hui, alors qu'il affirmait sincèrement son désir de paix et ses vues purement défensives. Alexandre ne pouvait lire dans son âme, il lisait dans ses actes, et le passé l'autorisait à suspecter l'avenir. Mal fondées en réalité, ses craintes se justifiaient par les apparences, et il ne pouvait plus raisonnablement accorder ce que Napoléon était contraint de lui demander. Telle qu'elle se posait aujourd'hui, la question d'un système commun à adopter envers l'Autriche devenait insoluble, et devant cet écueil surgi à l'improviste, tout effort pour arriver à une entente pleine et efficace devait inévitablement se briser.
Huit jours s'étaient écoulés, perdus en stériles disputes, et, sur le point devenu capital, aucun résultat n'avait été obtenu. Napoléon comprit enfin qu'il poursuivait l'impossible, qu'il ne gagnerait rien sur Alexandre et se heurtait à une résistance insurmontable. Il changea alors brusquement de plan, suivant son habitude, et évolua sur place. Ne conservant que peu d'espoir d'éviter la guerre avec l'Autriche, tout en ne la jugeant pas immédiate, il voulut la faire, quand on l'y forcerait, avec tous ses avantages; il accepta donc d'Alexandre une simple promesse de concours éventuel; en même temps, afin de restreindre, de localiser la lutte, d'empêcher que le feu de la révolte ne se communiquât à toute l'Allemagne, il annonça l'intention de garder toutes ses sûretés; il conserverait sur la Prusse les trois places de l'Oder aussi longtemps que le traité du 8 septembre lui en donnerait le pouvoir.
Alexandre s'éleva à nouveau contre cette prétention, et ce fut à son tour de prendre l'offensive, à Napoléon de déployer sa force de résistance. Autour de lui, on le pressait, on le suppliait d'abandonner les places, de donner à la Russie et à l'Europe ce gage de modération: «C'est un système de faiblesse que vous me proposez là, dit-il en colère; si j'y accède, l'Europe me traitera bientôt en petit garçon [565].» Et il repoussa la demande d'Alexandre avec quelque impatience, en termes émus, presque indignés: «Est-ce mon ami, mon allié, disait-il, qui me propose d'abandonner la seule position d'où je puisse menacer le flanc de l'Autriche, si elle m'attaque pendant que mes troupes seront au midi de l'Europe, à quatre cents lieues de chez elles?... Au reste, si vous exigez absolument l'évacuation, j'y consentirai, mais alors, au lieu d'aller en Espagne, je vais vider tout de suite ma querelle avec l'Autriche [566].» Devant cette perspective qui l'effrayait par-dessus tout, Alexandre recula: satisfait d'avoir amené Napoléon à se contenter d'un engagement défensif et secret contre l'Autriche, croyant par là avoir préservé la paix et atteint son but essentiel, il admit en retour que Napoléon gardât momentanément les places de l'Oder, s'en reposant sur l'avenir d'assurer la libération totale de la Prusse, et la monarchie de Frédéric-Guillaume paya les frais de l'accord incomplet qui s'établissait si péniblement entre les deux empereurs.
[Note 565: ][ (retour) ] Documents inédits.