Il restait à mettre par écrit les points convenus: ouvertures à l'Angleterre, abandon à la Russie des Principautés, concours défensif contre l'Autriche. Napoléon avait soumis à Alexandre, comme son oeuvre personnelle, le projet de traité rédigé par Talleyrand, mais cet acte ne répondait pas entièrement aux dispositions admises, et le Tsar avait fait dresser de son côte une série d'articles. Avant de comparer ces deux projets, de les fondre en un traité, les deux souverains s'arrêtèrent un instant et suspendirent leur travail.
En dehors de leur entourage intime, rien ne transpirait des dissentiments survenus entre eux: en public, ils continuaient à s'entourer des soins les plus tendres, semblaient tout entiers à leur inclination réciproque, au plaisir d'être ensemble. Pour rassurer et diriger l'opinion, Napoléon lançait chaque matin des billets dans le genre suivant: à Cambacérès: «Les conférences continuent ici; tout va au mieux»; au roi Joseph: «Tout prend une bonne tournure»; à Cambacérès: «Les princes et les étrangers affluent de tous côtés, et les affaires continuent de marcher à la satisfaction commune»; au roi Murat: «Erfurt est très brillant [567]». En effet, la réunion atteignait alors à son plus bel éclat. Les souverains de Bavière et de Wurtemberg, ceux de Westphalie venaient d'arriver, et le soir, au théâtre, le parterre de rois était au complet. Le 4 octobre, on donnait l'Œdipe de Voltaire; quand vint le vers:
L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,
Alexandre se leva, prit la main de Napoléon, assis à ses côtés, et la serra vivement. Ce geste, dicté par une habile inspiration, accueilli avec enthousiasme par l'assistance, remarqué par l'histoire, sembla plus qu'un banal témoignage: on crut y voir la consécration de l'entente et le solennel renouvellement de l'alliance.
[Note 567: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 876, lettres inédites.
Pour le surlendemain, les empereurs avaient fait le projet de visiter dans sa capitale le duc de Saxe-Weimar, leur voisin pour quelques jours. Pendant leur absence, les deux ministres des affaires étrangères, MM. de Champagny et Roumiantsof la plume à la main, discuteraient les articles du traité et en prépareraient la rédaction. À leur retour, les souverains trouveraient le travail déjà avancé; ils auraient alors à statuer sur les difficultés survenues entre leurs ministres, à parfaire l'oeuvre de conciliation. Cette dernière partie de leur rôle ne serait pas la moins embarrassante: amenés à traduire leur pensée sous une forme précise, ils verraient plus clair dans les obligations contractées; certains scrupules, certaines divergences de vues pourraient renaître, des arrière-pensées se faire jour, et l'intrigue trouver de nouveau matière à s'exercer. L'excursion de Weimar, acceptée par les empereurs comme un intermède et un délassement, divise donc l'entrevue d'Erfurt en deux périodes distinctes, mais d'importance presque égale: dans la première, on s'était mis d'accord à grand'peine sur quelques principes; dans la seconde, on aurait à aborder la tache délicate d'en régler l'application.
IV
L'EXCURSION DE WEIMAR ET LE SÉJOUR D'ERFURT.
Le 6 octobre, Napoléon et Alexandre sortaient d'Erfurt en voiture. À la limite des États de Weimar, ils furent reçus par le duc, suivi de son grand veneur, de quatre maîtres des forêts, d'un cortège de gardes et de piqueurs. Une grande partie de chasse devait ouvrir les fêtes et former le divertissement de la première journée. L'équipage s'enfonça dans la forêt de l'Ettersberg; au lieu d'y trouver le calme et la solitude, il y rencontra le mouvement et la foule. Citadins d'Erfurt et de Weimar, villageois en costume national, curieux accourus de dix lieues à la ronde, remplissaient les avenues; on vendait des vivres, des rafraîchissements: des tribunes s'élevaient pour les spectateurs privilégiés. Un soleil splendide, illuminant la forêt, relevait la couleur pittoresque de ces scènes, et le tout offrait, suivant une relation allemande, «l'aspect d'une joyeuse fête populaire [568]».