[Note 568: ][ (retour) ] Description des fêtes données à LL. MM. les empereurs Napoléon et Alexandre et à plusieurs autres têtes couronnées à Weimar et à Iéna par S. A. S. Charles-Auguste, duc de Saxe-Weimar. Weimar, 1809, p. 8.
On conduisit les empereurs à un endroit élevé et découvert d'où la vue, se reposant d'abord sur des futaies dorées par l'automne, découvrait au loin les horizons verdoyants de la Thuringe. Au fond d'une enceinte réservée à l'aide de toiles tendues, un pavillon avait été construit: c'était une galerie oblongue et ouverte; elle avait pour supports, en guise de colonnes, des troncs d'arbres décorés à leur sommet d'un feuillage postiche; des guirlandes de fleurs et de fruits complétaient l'aspect rustique du monument. Les empereurs y prirent place, les rois les y avaient précédés; puis, sur un signal, l'enceinte de toile s'abaissa par endroits, et à travers les ouvertures pratiquées, des cerfs, des daims, des chevreuils s'élancèrent, rabattus des parties environnantes de la forêt.
Dès que les monarques eurent tiré, un feu roulant de mousqueterie s'alluma sur le front de la galerie. Éperdues, les bêtes bondissaient dans l'enceinte, s'offraient aux coups, venaient tomber et mourir devant les empereurs. Un appel de trompettes et de cymbales saluait l'apparition de chaque dix-cors. Par moments, la fusillade cessait: on voyait sortir de dessous bois des traqueurs déguisés en sauvages de mascarade, affublés de peaux et de feuillage; ils ramassaient les pièces et les dressaient devant le pavillon en sanglantes pyramides. Quand on eut abattu quarante-sept cerfs, on cessa cette tuerie à froid, cette chasse qui n'offrait même point l'image de la guerre, et les souverains allèrent chercher à Weimar de plus nobles plaisirs [569].
[Note 569: ][ (retour) ] Récit des fêtes, p. 7 à 11.
Weimar est une ville de grand air, malgré ses proportions restreintes; par endroits, ses places ornées de statues, ses colonnades, le nombre de ses monuments, leur ordonnance régulière, le déploiement majestueux de leurs façades, lui donnent un aspect de capitale: c'était alors celle de l'art et de la pensée germaniques. Le duc Charles-Auguste aimait à s'entourer de beaux et de grands esprits: il savait les attirer à ses côtés, les y fixer, et, par cette parure, se piquait de donner à sa résidence un rang unique au milieu des cités d'Allemagne, de la distinguer de ses pareilles et d'en faire une Athènes. Sa cour gardait les traditions et les manières de l'ancien régime; elle accueillit ses hôtes illustres avec une aisance de bon goût, relevée par un faste digne d'eux. L'entrée des empereurs et des rois se fit en simples calèches de chasse; mais les corporations de la ville, bannières déployées, faisaient la haie sur leur passage. Au château, où la duchesse leur souhaita la bienvenue, ils trouvèrent une hospitalité prévenante, leurs suites reçurent un traitement magnifique, et la vieille résidence fit ce miracle d'héberger dignement cinq cent cinquante visiteurs.
En ce temps, il fallait aller vite en toutes choses. Napoléon ne donnant à ses hôtes qu'une soirée, on avait voulu accumuler en cet espace de quelques heures tous les plaisirs à l'usage ordinaire des cours: il devait y avoir dîner, concert, théâtre et bal. Le temps manqua pour réaliser ce programme: il fallut passer le concert. Au dîner, la table des souverains, dressée en forme de fer à cheval, comptait seize couverts, le moindre convive ayant rang de prince. Pendant le repas, Napoléon causa beaucoup: il fit admirer l'étendue de son savoir, en discutant avec le prince primat quelques particularités de l'ancienne constitution germanique, et comme on s'étonnait d'une érudition aussi précise, il rappela que jadis, en France, les loisirs de la vie de garnison lui avaient permis de lire beaucoup et d'étudier; ce fut alors qu'il commença l'une de ses phrases par ces mots: «Quand j'étais lieutenant d'artillerie...» À l'instant où il évoquait ce souvenir, il avait à sa droite l'empereur de toutes les Russies, puis les souverains de Westphalie et de Wurtemberg, à sa gauche la duchesse de Weimar, les rois de Bavière et de Saxe; il était servi par ses pages, et derrière lui, debout contre la muraille, des seigneurs haut titrés, portant les plus beaux noms d'Allemagne, remplissaient les fonctions de la domesticité féodale [570].
[Note 570: ][ (retour) ] Thibaudeau, IV, 70. Récit des fêtes, 11.
L'aller au théâtre et le retour se firent en gala, dans de grands carrosses, par les rues illuminées, entre deux rangs d'hommes armés dont chacun portait une torche. Par une attention pour son hôte, le duc Charles-Auguste avait fait venir d'Erfurt les comédiens de l'Empereur; ils donnèrent la Mort de César, et Talma parut en conquérant sur la première scène germanique. Quand l'incomparable tragédien lança le vers:
Sur l'univers soumis régnons sans violence,
l'allusion s'imposa, et l'on assure qu'un frisson électrique parcourut l'assistance. Pendant la représentation, Napoléon inspectait la salle, les visages, les toilettes, les attitudes; il remarqua dans une loge un vieillard dont la belle tête blanchie et la physionomie fine le frappèrent; ayant appris que ce vieillard était Wieland, le «Voltaire de l'Allemagne», il exprima le désir qu'on le lui présentât dans la soirée.