[Note 634: ][ (retour) ] Corresp., n° 14373.
Il fut convenu que cet écrit serait porté de Boulogne à Douvres à bord d'un bâtiment parlementaire français: expédié par le comte Roumiantsof à M. Canning, secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, il serait accompagné d'une lettre d'envoi offrant de traiter d'après la base de l'uti possidetis et «toute autre fondée sur la justice, la réciprocité et l'égalité qui doivent régner entre toutes les grandes nations [635]». En même temps, M. Roumiantsof viendrait s'établir pour quelque temps à Paris, afin de suivre, comme plénipotentiaire de Russie, les négociations avec l'Angleterre.
[Note 635: ][ (retour) ] La lettre de Roumiantsof figure dans la Correspondance de Napoléon, XVII, 638. en note.
Relativement à l'Autriche, la divergence d'opinion entre les deux souverains s'était traduite, dès le début de l'entrevue, par un langage dissemblable à M. de Vincent. Après l'arrivée du courrier d'Andréossy, Napoléon avait accueilli «très vivement» l'envoyé autrichien, la colère dans les yeux, la menace à la bouche. «Faudra-t-il toujours, lui dit-il, que je trouve l'Autriche sur mon chemin, en travers de mes projets? Je voulais vivre avec vous en bonne intelligence, vous faire de grands avantages: cependant, c'est quand tout paraissait réglé, fini entre nous, que vos armements sont venus mettre l'Europe en alarme. Que prétendez-vous? Le traité de Presbourg a irrévocablement fixé votre sort. Voulez-vous remettre en question ce qu'il a décidé? Alors, c'est la guerre que vous cherchez; je dois m'y préparer, et je vous la ferai terrible. Je ne la désire ni ne la crains; mes moyens sont immenses; l'empereur Alexandre est et restera mon allié: vos insinuations, vos offres ne l'ont pas ébranlé; il remplira scrupuleusement ses obligations, j'en ai la certitude, et dirigera contre vous toutes les forces de son empire. Dans ces conditions, l'instant vous est-il propice pour m'attaquer? C'est à vous d'en juger, l'avenir vous donnera tort ou raison. Et pourtant, ne serait-il pas temps de vous tenir tranquilles, après avoir quatre fois succombé, de vous consacrer à l'amélioration de vos finances, à votre prospérité intérieure? Votre véritable intérêt n'est-il pas de licencier vos milices, de réduire vos troupes de ligne, qui elles-mêmes sont encore trop nombreuses, lorsqu'aucun danger ne vous menace et que vous ne pouvez avoir d'ennemis que ceux que vous vous ferez par vos provocations et vos armements inconsidérés?»
Au reste, ajoutait l'Empereur, il ne se laisserait plus braver impunément; à la première proclamation belliqueuse, il répondrait par la guerre et ne poserait plus les armes avant d'avoir réduit à cent mille hommes les forces de l'Autriche. Il se radoucissait toutefois par instants, laissait entendre que, si l'on reprenait à Vienne une attitude pacifique, il éloignerait ses troupes, retirerait ses garnisons des places de l'Oder: «En attendant, dit-il avec un sourire, je vais rendre Berlin à la reine de Prusse.» Mais il revenait toujours à ses deux exigences principales: l'Autriche devait renoncer à tous armements extraordinaires, reconnaître les rois français d'Espagne et de Naples [636].
[Note 636: ][ (retour) ] Dépêche de Champagny à Andréossy du 1er octobre 1808, racontant la conversation de l'Empereur avec l'envoyé autrichien. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381. Dépêche de Vincent à Stadion, citée par Hassel, 280-281, d'après les archives de Vienne.
Au sortir de cet orageux entretien, le baron de Vincent vit le Tsar en particulier; il s'attendait à retrouver dans la bouche de ce monarque, sous une forme peut-être adoucie, les reproches et les injonctions du terrible empereur. Quelle ne fut pas sa joie, lorsque Alexandre, évitant toute allusion au désarmement, sur lequel Napoléon avait tant insisté, mit au contraire une sorte d'affectation à reconnaître le caractère purement organique et par suite irréprochable des mesures prises: «Nul n'a le droit, disait-il, d'intervenir dans les affaires intérieures d'un autre État.» Il se bornait à conseiller une attitude prudente, réfléchie, dans l'intérêt même de l'Autriche, «qui n'avait point de meilleur ami que lui, et qu'il se sentait engagé d'honneur à préserver de toute atteinte [637]». Sa lettre à l'empereur François, très courte, ne fit que reproduire la même assurance: «Je vous prie, disait-il, d'être bien persuadé de l'intérêt que je prends à Votre Majesté et à l'intégrité de son empire [638].» En un mot, sa préoccupation semblait être de rassurer la cour de Vienne contre la crainte d'une attaque bien plus que de lui interdire l'offensive.
[Note 637: ][ (retour) ] Dépêche de Vincent du 1er octobre 1808. Hassel, 280.
[Note 638: ][ (retour) ] Cette lettre, datée du 2-12 octobre 1808, a été publiée par M. Beer, Zehn Jahre oesterreichischer Politik, p. 477.
Parmi toutes les mesures réclamées par Napoléon envers cette puissance, Alexandre, on se le rappelle, n'en avait adopté qu'une: il avait consenti à réitérer ses efforts, en les combinant avec les nôtres, pour obtenir la reconnaissance des nouveaux rois. Encore eut-il soin d'ôter à cette démarche le caractère que Napoléon eût voulu lui donner, celui d'une véritable mise en demeure, d'un ultimatum dont le rejet entraînerait la rupture des relations: le prince Kourakine dut se borner à exprimer un conseil et un voeu. Le cabinet de Vienne ayant opposé une nouvelle fin de non-recevoir, Alexandre ne voulut pas peser davantage sur les déterminations de son ancienne alliée et suspendit ses instances; croyant plus que jamais à la candeur de l'Autriche, à l'innocuité de ses préparatifs, il estimait avoir assez fait pour la retenir en lui adressant un avertissement platonique: «Le grand objet, écrivait-il à Roumiantsof, celui d'empêcher l'Autriche d'attaquer la France et de provoquer un embrasement général, a été atteint, et d'après ce que Anstett (le chargé d'affaires de Russie à Vienne, successeur du prince Kourakine) mande, toutes ses mesures militaires ne sont que défensives. Il est vrai que ces mesures ont augmenté considérablement ses forces, mais je n'y vois pas de mal, et la France n'en sera que moins empressée de rompre avec l'Autriche [639].»