[Note 639: ][ (retour) ] Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.
En somme, par suite des défaillances de la Russie, la partie comminatoire du système proposé par Napoléon se trouva totalement manquée. En la jugeant indispensable, l'Empereur n'avait jamais refusé de lui donner pour pendant des explications et des procédés. Réduit à ces seuls moyens, dont la valeur lui semblait problématique, il se demandait sous quelle forme les employer, afin de les rendre un peu plus efficaces, hésitait, prenait conseil [640]: il adopta enfin l'idée d'écrire à François Ier une lettre détaillée, très franche, haute à la fois et conciliante, où il exposait sans détour la gravité de la situation, formulait ses demandes, mais affirmait, essayait de prouver qu'il n'en voulait ni à l'existence ni à l'intégrité de l'Autriche [641]. En même temps, afin d'encourager cette cour à prendre des mesures de désarmement, il lui en donna l'exemple et invita les princes du Rhin à dissoudre leurs contingents, sauf à les remettre sur le pied de guerre au moindre symptôme de danger: «Nous voulons, leur écrivait-il, tranquillité et sûreté [642]», et cette phrase résumait toute sa politique présente à l'égard de l'Autriche.
[Note 640: ][ (retour) ] «Voyons, disait-il autour de lui, quels moyens emploieriez-vous pour calmer ces bonnes gens?» Documents inédits.
[Note 641: ][ (retour) ] Corresp., 14380.
[Note 642: ][ (retour) ] Id., 14382.
Le sort de la Prusse fut un instant remis en question à la fin des conférences. Le roi Frédéric-Guillaume s'était résigné à ratifier la convention du 8 septembre: en se livrant de la sorte à merci, il espérait fléchir le vainqueur et obtenir un adoucissement des charges imposées à sa monarchie. «Le Roi, disait une note apportée à Erfurt par le comte Goltz, en autorisant le soussigné à présenter et à faire usage de cette ratification pure et simple des engagements contractés par la susdite convention, sent en premier lieu que son refus ne serait pas compatible avec les considérations dues à sa position. Il s'y est porté de plus encore par un effet de la confiance illimitée que lui inspire la magnanimité de Sa Majesté l'Empereur et Roi qui, assurément, ne voudra pas la ruine de la Prusse,--et si, par cet acte de déférence, le Roi renonce au droit de négocier des modifications indispensablement nécessaires à apporter au mode et à la détermination des termes des payements à acquitter, il ne renonce pas à celui de les solliciter de la générosité de Sa Majesté Impériale et Royale et de prouver, en vertu de la droiture de son caractère, qu'il est impossible d'acquitter au terme prescrit par la convention la somme énorme de cent quarante millions de francs, qui excède de beaucoup la totalité des ressources restantes à la Prusse [643].» Suivait un tableau désolant des difficultés financières du royaume; on y indiquait l'épuisement de ses revenus, l'anéantissement de son crédit, et, cette pièce justificative à la main, le comte Goltz se présentait en suppliant.
[Note 643: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1697.
Alexandre joignant ses efforts aux instances de l'envoyé prussien, Napoléon ne se montra pas tout à fait inexorable; il fit remise à Frédéric-Guillaume de vingt millions sur cent cinquante; il consentit que les conditions et les époques de payement devinssent l'objet d'un règlement ultérieur entre la France et la Prusse. Cette concession fut spécifiée dans une lettre écrite par Napoléon à Alexandre, la veille de leur séparation, le Tsar renonçant, de son côté, à se prévaloir de l'article du traité de Tilsit qui faisait espérer à la Prusse, au moment de la paix générale, quelques restitutions sur la rive gauche de l'Elbe.
«J'ai fait toutes mes affaires avec l'empereur de Russie [644]», écrivait le 13 octobre Napoléon à son frère Joseph. En effet, cette laborieuse conférence d'Erfurt, où tant et de si graves questions avaient été agitées au milieu des plaisirs et des intrigues, touchait à son terme. Le 14 octobre, Napoléon et Alexandre sortirent ensemble de la ville, au milieu du cérémonial déjà déployé pour leur entrée. À cheval, suivis de leur maison militaire, ils prirent le chemin de Weimar: près de l'endroit où avait eu lieu leur rencontre, ils mirent pied à terre, s'entretinrent encore quelques instants; enfin, après un échange prolongé de cordialités, ils se séparèrent, et Alexandre, montant en voiture, alla coucher à Weimar. À son arrivée dans cette ville, on assure que son premier soin fut d'écrire à sa mère, afin de la rassurer et de la plaisanter tout à la fois sur ses terreurs; faisant allusion aux bruits d'enlèvement, de captivité, qui avaient couru, il aurait tracé ces seules lignes: «Nous avons quitté la forteresse d'Erfurt et avec regret l'empereur Napoléon: je vous écris de Weimar [645].»
[Note 644: ][ (retour) ] Corresp., 14378.