[Note 73: ][ (retour) ] Tatistcheff, loc. cit.

[Note 74: ][ (retour) ] Corresp., 12821-12827.

Dans les instants qui précédèrent l'entrevue, Alexandre et Napoléon reçurent l'un et l'autre, de leurs agents à l'extérieur, des avis qui achevèrent de préparer leurs résolutions. Alexandre savait déjà que l'Angleterre avait négligé d'accéder à la convention de Bartenstein, qu'elle faisait même difficulté de garantir un emprunt à contracter par la Russie pour la continuation de la guerre, qu'elle jugeait le placement aléatoire et exigeait des avantages proportionnés aux risques à courir. Le Tsar apprit un peu plus tard, par des dépêches concluantes du comte Razoumovski, que tout espoir fondé sur la coopération de François Ier devait être tenu définitivement pour illusoire, tant que la Russie n'aurait point par elle-même décidé le sort de la guerre; l'Autriche ne s'engagerait qu'à coup sûr. Ce marchandage d'une part, cet égoïsme de l'autre, provoquèrent chez Alexandre un mouvement plus prononcé d'impatience et de dégoût, dissipèrent ses derniers scrupules, le détachèrent plus complètement de la cause européenne. Puisqu'on laissait la Russie s'exposer seule pour le salut de tous, pourrait-on lui reprocher une défection, si éclatante fût-elle? pourrait-on se plaindre qu'après avoir tout essayé en vain, elle n'ait pris conseil que de sa sécurité et de ses intérêts propres, recherché son avantage particulier, préféré un adversaire magnanime à d'inutiles amis? En venant franchement à Napoléon, elle obtiendrait peut-être de participer aux faveurs qu'il déversait si généreusement sur ceux qui savaient le comprendre et le servir, et l'idée de féconder une paix nécessaire par une alliance profitable prenait forme dans l'esprit d'Alexandre [75].

[Note 75: ][ (retour) ] Vassiltchikoff, IV, 367-381.

On remettait en même temps à Napoléon, dans la journée du 24, deux plis de provenance différente. Le premier contenait une série de dépêches du général Andréossy: il en résultait que l'Autriche n'avait jamais voulu traiter sérieusement avec nous et n'avait attendu qu'une occasion vraiment propice pour «tenter le sort de la guerre [76]». La seconde communication était un avis de Constantinople, portant qu'une révolution avait éclaté dans cette ville le 27 mai, que les janissaires avaient détrôné Sélim, l'avaient égorgé (ce dernier fait était controuvé), que la Turquie retombait dans l'impuissance et le désordre.

[Note 76: ][ (retour) ] Corresp., 12813.

Par ce que mandait Andréossy, l'Empereur fut affermi dans ses défiances et dans ses préventions contre l'Autriche; il s'écarta d'elle plus résolument et sentit davantage la tentation de transporter en Russie les offres dédaignées à Vienne. D'autre part, la disparition de Sélim, le seul homme qui eût pu ranimer la Turquie et la faire concourir à nos desseins, privait notre politique du point d'appui qu'elle s'était cherché au delà du Danube; elle justifiait notre défection à l'égard des Ottomans, permettait de les abandonner sans scrupule et sans regret, de se ménager à leurs dépens une alliance plus efficace. Avec la Russie, comme naguère avec l'Autriche, l'Orient restait le terrain d'entente: il convenait toutefois de s'y placer autrement pour négocier avec la première que pour converser avec la seconde; au lieu de mettre en avant le principe de l'intégrité ottomane et de n'admettre le partage qu'à titre subsidiaire, il importait désormais de placer cette hypothèse en première ligne, de la rapprocher, de se montrer prêt à la réaliser. Napoléon reprendrait donc directement avec Alexandre l'entretien entamé jadis par intermédiaires, et Tilsit devait marquer moins un complet revirement qu'une nouvelle évolution de sa politique, de cette politique ondoyante et souple, qui revenait à son point de départ après un long circuit, qui savait, avec une adroite mobilité, tourner sur elle-même, se replacer dans la même position à mesure que les circonstances se retrouvaient identiques, et présenter toujours aux événements une face appropriée.

Admettant, il est vrai, le cas où Alexandre éluderait ses offres et se montrerait insaisissable, où la Russie ne traiterait que pour se donner le temps de reprendre haleine, Napoléon n'entendait renoncer prématurément à aucun de ses avantages; il mandait à Sébastiani de se concilier le nouveau gouvernement ottoman, quel qu'il fût, d'entretenir l'ardeur des musulmans: «Si d'ici à un mois, faisait-il écrire à l'ambassadeur, je m'aperçois qu'on ne veut pas négocier de bonne foi, je passerai le Niémen, et ma jonction sera bientôt faite avec le grand vizir [77].» Néanmoins, sentant derrière lui le France impatiente de repos et à peine remise de ses inquiétudes, pressé de se montrer à elle, apercevant devant lui le morne et vaste empire qui déployait au loin ses horizons fuyants, hésitant à pénétrer dans cet inconnu, il désirait sincèrement que l'entente se fît avec Alexandre et lui permît de fixer l'avenir. Non qu'il crût à une identité permanente d'intérêts entre les deux empires, non qu'il voulût, stipulant dès à présent une parfaite réciprocité d'avantages, admettre comme système immuable un partage d'autorité et d'influence entre la France et la Russie régnant d'accord sur le inonde. À vrai dire, il n'avait point de système, mais un but, qui était de vaincre l'Angleterre et de conquérir la paix générale. De toutes les puissances, la Russie lui semblait la mieux placée pour l'assister dans cette tâche; elle pourrait l'y aider par sa situation géographique, à la fois continentale et maritime, par sa force, par l'immensité de ses moyens; elle lui offrait prise par son désarroi présent; il allait à elle, afin de lui proposer de lutter à deux contre l'Angleterre et lui offrir, comme prix de cette alliance, l'espoir de partager avec nous l'empire de l'Orient.

[Note 77: ][ (retour) ] Corresp., 12819.