CHAPITRE PREMIER
TILSIT
Le radeau du Niémen.--L'attente d'Alexandre.--Première entrevue.-- Bonne grâce et manières charmantes de l'empereur de Russie.--Un mot de Napoléon.--Armistice avec la Prusse.--Impression de Napoléon sur Alexandre; il règle d'après le caractère de ce prince toute sa politique avec la Russie; plan de séduction qu'il imagine.--Profession de foi d'Alexandre.--Est-il sincère?--Effet produit sur lui par Napoléon.--Raisons qui le déterminent à embrasser actuellement le système de la France.--Ses arrière-pensées.--1807 et 1812.--Caractère de l'accord intervenu à Tilsit.--Seconde entrevue.--Le roi Frédéric-Guillaume.--Napoléon exige le renvoi de Hardenberg.--Le Tsar à Tilsit.--La Prusse propose le démembrement de la Turquie.--Occupation des premières journées.--Visite aux troupes, revues.--Splendeurs militaires.--Coup de théâtre.--Le partage de l'Orient.--Napoléon et Catherine II.--Réserve posée par l'Empereur; moyens qu'il emploie pour se soustraire à tout engagement positif.--Le Tsar promet sa visite à Paris.--Nature des espérances qu'il conçoit.--Son secret désir.--Désignation des plénipotentiaires; les princes de Talleyrand et Kourakine.--Suite de la négociation directe entre les deux empereurs.--Emploi de leurs journées.--Le roi de Prusse en tiers dans leurs promenades.--Le dîner, la soirée.--Intimité des deux empereurs.--Sujets de leurs entretiens.--Alexandre se met à l'école de Napoléon.--Jugement sur le futur Louis XVIII.--La reine Hortense.--Correspondance échangée à Tilsit.--L'Europe occidentale.--L'Allemagne française.--La Silésie.--Le grand-duché de Varsovie.--Rôle que l'Empereur réserve à la Pologne dans ses combinaisons.--Le traité de Tilsit contient le principe de sa propre destruction.--La rive gauche de l'Elbe.--Le royaume de Westphalie.--Désespoir de la Prusse.--Suprême tentative.--Arrivée de la reine Louise.--Visite de Napoléon à la maison du meunier.--Le dîner chez l'Empereur.--Joie de la reine, suivie d'une amère déception.--La seconde soirée.--La reine de Prusse et le prince Murat.--Départ.--Traité avec la Prusse.--La convention de Kœnigsberg.--Un chef-d'œuvre de destruction.--Droit pour la Russie d'intervenir.--Stipulations concernant l'Angleterre et la Turquie.--Double médiation.--La ligue continentale.--Partage éventuel de l'empire ottoman.--Les îles Ioniennes.--L'air noté.--Signature des trois actes.--Fête militaire.--Napoléon décore le premier grenadier de Russie.--Séparation des empereurs.--L'œuvre de Tilsit.
I
Au milieu du Niémen, un radeau avait été établi à l'aide de barques juxtaposées: l'art industrieux de nos soldats y avait élevé «une maisonnette très joliment meublée [78]», comprenant deux pièces, dont l'une devait recevoir les empereurs et servir à leur conférence, dont l'autre était destinée à leur état-major. Des branchages, des guirlandes fleuries cachaient la nudité des murs; au fronton, les chiffres de Napoléon et d'Alexandre figuraient entrelacés. Attirée par ces apprêts, par l'annonce de l'entrevue, notre armée au repos distinguait peu à peu sur l'autre rive, peu de jours avant hostile et déserte, où seuls quelques Cosaques voltigeaient le long de la grève sablonneuse, des groupes nombreux et brillants. L'empereur de Russie venait d'arriver, suivi de son frère, des généraux Bennigsen et Ouvarof, du prince Lobanof et de plusieurs aides de camp: il s'était arrêté et se reposait dans une auberge à demi ruinée. Un officier entra: «Il vient», dit-il, et annonça qu'un grand mouvement se voyait sur la rive française, que les soldats faisaient la haie et acclamaient leur chef, qui passait au galop entre leurs rangs pour s'approcher du fleuve. Alexandre s'embarqua sur-le-champ; dans le même instant, un canot se détachait de l'autre bord, et Napoléon s'y reconnaissait à son uniforme traditionnel, au petit chapeau légendaire [79]. Le canon tonnait; au cri français de: Vive l'Empereur! répondaient les acclamations plus graves et rythmées des soldats de Russie. On saluait les souverains, on saluait aussi la paix; chez tous ces hommes acharnés depuis huit mois à se haïr et à se combattre, la nature reprenait ses droits; un immense espoir de repos, d'apaisement, soulevait en même temps des milliers de cœurs et faisait souhaiter que la réconciliation des deux monarques vînt enfin procurer la sécurité de l'univers.
[Note 78: ][ (retour) ] Budberg à Soltykof, 16-28 juin 1807. Archives de Saint- Pétersbourg.
[Note 79: ][ (retour) ] Tatistcheff, Nouvelle Revue du 1er juin 1890.
Lorsque l'empereur Napoléon, arrivé le premier au radeau, reçut le tsar Alexandre, il se trouva en présence d'un monarque de trente ans, d'une figure avenante et remarquablement agréable, d'élégantes manières, chez lequel l'habitude de l'uniforme corrigeait ce que pouvait avoir d'excessif la souplesse et la flexibilité slaves. Alexandre était charmant dans la tenue sobre et un peu grave des gardes Préobrajenski, habit noir à parements rouges, agrémenté d'or, avec la culotte blanche, l'écharpe, le grand chapeau à trois cornes, surmonté de plumes blanches et noires [80]. Il vint gracieusement à Napoléon et, d'un élan spontané, les deux empereurs s'embrassèrent; ils se mirent ensuite à causer familièrement.
[Note 80: ][ (retour) ] Tatistcheff, loc. cit.
Pour plaire à première vue, l'un des secrets d'Alexandre était de prendre dès le début un ton simple, amical, confiant; il avait l'air d'admettre d'emblée son interlocuteur dans son intimité. La tête légèrement penchée, un joli sourire aux lèvres, il s'exprimait en termes d'une aisance parfaite, et dans sa bouche le français se modulait à la russe, avec des inflexions caressantes, avec une douceur presque féminine [81]. Napoléon fut charmé de ces manières auxquelles les souverains d'ancienne race ne l'avaient pas habitué. Il avait vu s'incliner devant lui les rois d'Allemagne, mais leur attitude était celle de vassaux craintifs; au lendemain d'Austerlitz, il avait vu l'empereur d'Autriche s'approcher de son bivouac, mais le descendant des Habsbourg portait au front l'amertume de sa défaite: réduit à implorer la paix, il laissait voir, par sa tenue et son langage, ce que cette démarche coûtait à son orgueil. À Tilsit, Napoléon rencontrait pour la première fois un vaincu aimable, qui répondait à ses avances: il se sentit encouragé à les poursuivre, et la bonne grâce témoignée de part et d'autre créa une sympathie réciproque. Entre les deux monarques officiellement en guerre, le rétablissement de la paix fut sous-entendu et la possibilité d'un accord étroit aussitôt envisagée.