Après cette affirmation catégorique, l'audience dura encore quelques instants; quand elle fut terminée, le grand maréchal Tolstoï s'approcha de Savary, et, au nom de l'empereur, «qui, disait-il, n'aimait pas les cérémonies», l'invita à dîner pour le lendemain.

Savary dîna au Palais d'hiver le 24, et quelques jours après à Kaminennoï-Ostrof, résidence d'été de Sa Majesté. Les convives étaient peu nombreux, quelques ministres, deux ou trois grands officiers de la maison de l'empereur. Peu de minutes avant qu'on servît, l'impératrice paraissait, suivie de sa sœur la princesse Amélie de Bade. Élisabeth Alexievna était fort jolie et vraiment souveraine par la grâce incomparable de sa taille et de sa démarche. Quand Catherine II l'avait choisie pour en faire la femme du grand-duc Alexandre, jamais couple plus charmant ne s'était offert à l'adoration des peuples, et pourtant cette union, qui semblait promettre à Élisabeth le bonheur, ne lui avait donné qu'une couronne. Ame romanesque et fière, elle n'avait point su fixer l'adolescent inquiet auquel on l'avait mariée, et s'était refusée à admettre le partage; incomprise et délaissée, elle s'était alors repliée sur elle-même, cachait ses véritables sentiments sous une apparence d'impénétrable froideur, mettait une sorte d'orgueil à vivre comme une étrangère à la cour de son mari et à y passer ignorée. D'ailleurs, dédaignant l'intrigue, elle évitait, sinon d'avoir, au moins d'exprimer une opinion, affectait une docilité indifférente, cédait sur tout et ne réservait que son cœur. Elle accueillit l'envoyé français avec une politesse souriante et vide, et sa sœur imita cette attitude composée. Pourtant, Savary crut remarquer chez les deux princesses une nuance dans la résignation, et la contrainte lui parut moins visible chez la souveraine que chez son inséparable compagne.

A table, Savary était placé à côté et à la droite de l'empereur. La conversation était générale; Alexandre la dirigeait de préférence sur des sujets militaires, sur ses troupes, sur notre armée et les emprunts qu'il comptait lui faire. Une parfaite aisance régnait parmi les convives, et le ton familier de ces scènes faisait mieux ressortir l'élégance et la splendeur du cadre. La salle était magnifiquement décorée; la table, chargée de massive argenterie, offrait un luxe de fleurs qui donnait l'illusion d'un autre climat; la livrée, vêtue de rouge, avait grand air, et, debout derrière le siège des deux Majestés, des esclaves africains, avec leur visage d'ébène et leur costume à la turque, mettaient chez le Tsar un souvenir et comme une vision de l'Orient [171].

[Note 171: ][ (retour) ] Rapports du 6 août. Cf. Wilson, II, 354.

Après le dîner, l'impératrice se retirait de bonne heure; à Kammennoï-Ostrof, elle passait sur la terrasse, d'où sa vue se reposait sur de fraîches verdures, des eaux tranquilles, et découvrait au loin l'horizon embrasé des soirs du Nord. Autour de l'empereur, on restait entre hommes; il allait alors à Savary, le détachait du cercle, s'emparait de lui, l'emmenait dans le jardin, où la soirée se passait en conversations familières. On parlait du voyage que Napoléon avait promis de faire à Pétersbourg: «Je sais qu'il craint le froid, disait Alexandre, mais malgré cela, je ne le tiens pas quitte de venir me voir; il aura un appartement que je lui ferai chauffer au même degré qu'en Égypte.» Auparavant, lui-même irait à Paris; il voulait rendre visite à son allié, «causer encore avec lui, le voir chez lui, et toutes ses grandes institutions».--«Rien ne peut rendre, ajoute Savary, comment l'empereur Alexandre parle de ce voyage et avec quel plaisir. Il a déjà calculé qu'il arrivera en vingt jours à Paris et qu'il ne visitera nos grandes garnisons comme Metz et Strasbourg qu'à son retour. Il parle de cela comme d'une pensée favorite qu'il a toujours bercée.» Puis, Alexandre faisait allusion aux bruits du jour, aux nouvelles qui arrivaient d'Orient, laissait l'entretien glisser sur le terrain de la politique, et ne résistant pas à parler de l'objet qui lui tenait surtout au cœur, l'effleurait légèrement: «L'Empereur, disait-il, lors de l'événement arrivé à Constantinople, a eu la bonté de me dire qu'il se regardait comme tout à fait dégagé avec cette puissance, et, par une extrême bonté de sa part, m'a fait espérer..... Vous a-t-il parlé de cela?

Réponse.--Je crois comprendre Votre Majesté dans ce moment. Elle me fait l'honneur de m'entretenir d'une chose de laquelle il m'a été parlé, mais sans aucune instruction.

Le Tsar.--L'Empereur, qui juge mieux que personne, a paru voir aussi que l'empire de Constantinople ne pouvait longtemps encore occuper une place parmi les puissances de l'Europe. Nous avons beaucoup parlé de cela, et j'avoue que si cette puissance doit s'écrouler un jour, la position de la Russie lui fait espérer d'hériter d'une partie de sa dépouille. L'Empereur a la bonté de me comprendre là-dessus, et je m'en rapporte entièrement à lui quand il croira le moment arrivé... Je compte beaucoup sur l'attachement qu'il m'a témoigné... Je ne presserai pas ce moment... [172]» Et, sans insister davantage, se bornant à ce discret rappel, Alexandre revenait vite à de moins délicats sujets. Il parlait des autres puissances, de leur attitude qu'il blâmait, de leurs représentants à Pétersbourg qu'il n'épargnait pas, réservait pour la France toutes ses sympathies, pour notre envoyé toutes ses faveurs, et Savary se retirait flatté, ravi de cet accueil, enchanté de l'aimable monarque qui l'admettait à ses plus libres confidences.

[Note 172: ][ (retour) ] Rapports du 6 août 1807.

Ces triomphantes soirées eurent, hélas! de cruels lendemains. Savary s'était vite aperçu qu'Alexandre Ier ne tenait pas à proprement parler une cour. Son intérieur ressemblait à celui d'un particulier riche, vivant avec ses amis, entouré d'un cercle qu'il s'était choisi et n'étendait pas; chez lui, peu de réceptions officielles, jamais de dîners de cérémonie, parce qu'il lui eût fallu, dans ce cas, «être assis sur un siège élevé et représenter comme un souverain [173]». Si le général, s'étonnant de cette simplicité, demandait où trouver à Pétersbourg le faste, la solennité, l'appareil souverain, avec le prestige et l'ascendant qu'ils exercent, on lui répondait de les chercher auprès de l'impératrice douairière.

[Note 173: ][ (retour) ] Joseph de Maistre, Mémoires politiques et correspondance diplomatique, publiés par Blanc, 269.