[Note 189: ][ (retour) ] Mémoires de Rovigo, III, 175 et suiv., 191 et suiv.

Savary tâta d'abord le terrain auprès de madame Narischkine; là, ses insinuations furent parfaitement accueillies. On le supplia de parler à l'empereur, d'être net et pressant: «Rappelez-vous, lui disait-on, que vous pouvez tout lui dire et qu'il vous écoutera [190].» Savary montrant quelque scrupule à prendre l'initiative d'une telle explication: «Eh bien! dit la dame, on vous parlera, et nous verrons si vous avez envie de le servir... Tâchez au moins, ajoutait-elle, de le rendre un peu plus méchant [191]

[Note 190: ][ (retour) ] Rapport du 23 septembre 1807.

[Note 191: ][ (retour) ] Id.

Le surlendemain, Savary, à cheval et en grand uniforme, accompagnait l'empereur à une revue; pendant le défilé, Alexandre lui fit signe de se placer immédiatement à ses côtés, puis: «Vous dînez avec moi aujourd'hui, lui dit-il, et ne partez pas le soir, j'ai à vous entretenir.» Dans la conversation annoncée, Savary fut provoqué à dire tout ce qu'il savait. Il signala alors avec véhémence le mauvais langage des salons, l'agitation croissante, l'action pernicieuse de certains hommes, la nécessité de les frapper pour prévenir leurs desseins et les empêcher de corrompre plus longtemps l'opinion publique: «Cette opinion, ajouta-t-il, n'est point à mépriser du tout. Elle couve quelque chose, et il est d'autant plus urgent d'être en garde contre elle et d'aller crever le nuage avec l'épée, que, si on ne l'observe pas, elle finira par gagner tellement tous les esprits que, lorsque le moment de remplir les engagements de Votre Majesté sera arrivé, elle trouvera tous les ressorts détendus, jusque dans les membres du gouvernement... Il me semble donc que Votre Majesté aurait beaucoup à gagner en éloignant les hommes trop prononcés dans l'opposition et en les remplaçant par d'autres dont les principes connus aideraient à l'exécution de ce que Votre Majesté se propose, sans quoi il est possible qu'avant peu l'intrigue, la faction même et les cris de tout le commerce ne vous forcent encore à balancer entre l'Angleterre et nous. Je vous avoue, Sire, que je prévois ce moment...»

Ici, le Tsar l'interrompit et, lui prenant le bras: «Général, dit-il, le choix est tout fait et rien ne peut le changer. Ne discutons pas là-dessus et attendons les événements.» Alors, en termes émus, il invita Savary à ne point voir la Russie dans quelques fauteurs d'intrigues, à mépriser leurs menées et à leur opposer seulement le calme et le dédain. Il travaillait, disait-il, à mettre tout sur un autre pied, mais devait user de ménagements et ne rien précipiter; il avait à vaincre un ensemble de préjugés, à refaire l'éducation d'un peuple: le changement qu'il méditait ne pouvait s'opérer qu'à la longue. Il affirmait d'ailleurs qu'aucune intrigue ne l'ébranlerait et ne l'empêcherait d'aller à son but: il fit aussi allusion à l'espèce d'opposition que l'on essayait de créer entre sa mère et lui, et s'animant par degrés: «J'aime mes parents beaucoup, finit-il par dire, mais je règne et je veux que l'on ait pour moi des égards.»--«En disant cela, ajoute Savary, l'empereur paraissait s'échauffer; il s'arrêta tout à coup avec des yeux fixes, puis, me prenant par la main et me la serrant, il continua: «Vous voyez, général, que j'ai bien de la confiance en vous, puisque je vous entretiens de l'intérieur de ma famille. Je compte sur votre discrétion et sur votre attachement pour moi [192].»--Cette explosion de sensibilité paraissait sincère, mais elle termina l'entretien, auquel l'empereur ne donna point d'autre conclusion, et Savary reconnut que rien ne pourrait le décider à trancher dans le vif et à sévir contre une opposition où se retrouvaient beaucoup d'hommes demeurés chers à son cœur.

[Note 192: ][ (retour) ] Rapport du 23 septembre 1807.

Sa tentative d'assaut ayant échoué, Savary revint à son travail de cheminement. Il s'y montrait infatigable. Fidèle à sa consigne, qui était de s'immiscer à tout prix dans la société, il ne se décourageait point des rebuffades; refusé à la porte «d'une beauté de Pétersbourg», il se présentait une seconde, puis une troisième fois, et se voyait reçu à la quatrième [193]. S'il se rencontrait avec des adversaires, il acceptait la lutte et s'y comportait en brave. Durant cette période, nous le voyons batailler sans cesse, le verbe haut, toujours prêt à la riposte, relevant vertement chaque allusion malveillante, faisant respecter d'autorité son souverain et sa nation, et s'il supplée trop souvent au tact par l'aplomb, s'il a parfois le mauvais goût de déclamer des tirades révolutionnaires à la table de diplomates d'ancien régime, nous l'entendons aussi rabattre la jactance de nos ennemis par des mots qui font plaisir. Un Anglais parlait de l'Égypte perdue par nous: «C'est que l'Empereur n'y était pas, reprit vivement le général; s'il eût envoyé une de ses bottes, c'eût été assez pour vous mettre en fuite.» Étonnant par la singularité de ses manières, par son langage tour à tour brusque et fleuri, il intéressait aussi et finissait par s'imposer de toutes parts [194].

[Note 193: ][ (retour) ] Wilson, II, 359.

[Note 194: ][ (retour) ] Correspondance de Savary, septembre, octobre, novembre 1807, passim. Cf. les Mémoires du feld-maréchal comte de Stedingk, ministre de Suède en Russie, II, 354, 376, 403, 404.