Pour diminuer les préventions de l'impératrice mère et de sa cour, le moyen qu'il employa ne fut pas mal choisi. Il demanda à visiter l'un des grands établissements de charité que Marie Féodorovna avait créés, qu'elle administrait elle-même et aimait à présenter comme des modèles du genre; il s'extasia très haut sur ce qu'on lui montrait, et apprit bientôt que son approbation avait été goûtée. À quelque temps de là, bien qu'il n'eût pas lui-même ses entrées au cercle de l'impératrice mère, il eut l'art d'y faire présenter un jeune officier français, M. de Montesquiou, qui fut admis malgré sa qualité et à cause de son nom; par cette brèche, s'il ne passa pas lui-même, il put jeter un coup d'œil sur l'intérieur de la place et y nouer quelques relations. Il se trouva ainsi posséder jusque dans les milieux les plus hostiles non certes un parti, mais des intelligences, ne ramena pas les dissidents, mais put reconnaître les positions à conquérir, leurs points faibles, les facilités d'attaque, fixer en un mot ses notions sur l'état de la société russe et les moyens de la conquérir; après cinq mois de séjour, un travail d'ensemble intitulé: «Notes sur la cour de Russie et Saint-Pétersbourg», vint transmettre à l'Empereur les résultats de son enquête [195].
[Note 195: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1697. Nous avons publié cette pièce dans la Revue d'Histoire diplomatique, 1er juillet 1890.
II
«Un voyageur qui arrive à Saint-Pétersbourg, dit Savary dans son rapport, y remarque quatre choses bien distinctes, savoir: la cour, la noblesse, le corps des négociants, et le peuple qui est esclave.» Passant d'abord en revue la cour, il n'ajoute que peu de détails à ceux précédemment donnés sur l'empereur Alexandre, croit de plus en plus à la sincérité de ses sentiments. Il s'arrête un instant devant l'énigmatique figure qu'offre l'impératrice Élisabeth et dont nul n'a encore pénétré le mystère. «Depuis quatorze ans, dit-il, que l'impératrice régnante est ici, son caractère est encore inconnu de ceux mêmes qui la voient le plus habituellement. Elle s'observe tellement dans le monde, qu'elle ne laisse échapper aucune parole, aucun regard qui puisse la faire juger.» Savary la croit très fine et d'un jugement exercé, et «comme elle s'occupe beaucoup, dit-il, de choses sérieuses, lit beaucoup, raisonne bien de nos bons auteurs, et s'exalte l'imagination par la lecture de nos auteurs tragiques», il pense qu'il serait plus facile «de la saisir par l'esprit que par le cœur». Mais à quoi bon s'attacher à surprendre le secret de cette âme qui veut rester impénétrable et voilée? Moins que jamais l'impératrice aspire à jouer un rôle, et nous n'avons pas plus à espérer son appui qu'à craindre son hostilité. «Une politesse de loin en loin, un cadeau fait avec grâce la maintiendront dans la ligne de l'empereur son mari.»
C'est l'impératrice mère et son salon qu'il importe de gagner à tout prix. Par quels procédés cette conquête peut-elle s'opérer? Sur ce point, Savary évite de se prononcer et de rien préciser. D'après lui, l'entreprise peut être tentée; il faut qu'elle le soit, mais elle est assez importante et assez délicate pour que l'Empereur la prenne personnellement en main; son infaillible sagesse lui suggérera les moyens de la mener à bonne fin. Savary a cru remarquer pourtant que l'impératrice Marie se montrait extrêmement sensible aux égards. Toute marque de déférence lui est précieuse, les moindres présents sont par elle religieusement conservés, lorsqu'ils représentent une attention, une prévenance, et elle vit entourée d'objets qui tous évoquent un souvenir et dont les uns parlent à son cœur, les autres à son amour-propre. Son château de Pavlovsk est le temple du passé; visitant en touriste cette belle résidence, Savary y a vu le cabinet de l'empereur Paul conservé tel qu'il se trouvait au moment de sa mort [196]. Dans les jardins, on lui a montré, auprès de mausolées et d'urnes funéraires élevés par l'impératrice à la mémoire de ses parents décédés, des arbres qui ont leur histoire et qui, plantés par Marie Féodorovna au moment de la naissance de chacun de ses enfants, consacrent le souvenir de ses joies intimes. Il a remarqué aussi un musée de présents royaux, un service de Sèvres envoyé par Louis XVI et ornant les petits appartements de l'impératrice, des tapisseries, don de Louis XV à Catherine II, et il a acquis la certitude que des cadeaux de même nature seraient accueillis avec reconnaissance, venant de l'homme extraordinaire qui fixe l'attention du monde, pourvu qu'ils soient de bon goût, offerts discrètement, et qu'ils puissent passer dans une certaine mesure pour un hommage délicat. «C'est l'élégance dans le choix, dit-il, et la grâce dans la manière de donner qui font surtout le prix de telles choses. Cela produirait un effet d'autant meilleur qu'il y a ici, et particulièrement à cette cour (celle de l'impératrice mère), des gens persuadés que sous l'empereur Napoléon nos fabriques et manufactures ne font rien d'aussi beau que ce qu'elles faisaient sous les rois. On a l'air de croire que nous avons traité les arts et métiers en Turcs et en Arabes.»
[Note 196: ][ (retour) ] Cf. Mémoires de la comtesse Edling, 98-99.
Après avoir attardé son lecteur à Pavlovsk, Savary le mène faire une rapide excursion au château de Strelna, résidence du grand-duc Constantin. Ce prince paraît entièrement français; comme il n'aime que le militaire et les plaisirs faciles, Napoléon est son dieu et Paris son paradis. Il aspire à revoir l'un et à connaître l'autre. En attendant, il vit seul à sept lieues de Pétersbourg, avec son régiment de houlans, et là, par un phénomène d'hérédité qui reparaît périodiquement dans la dynastie des Romanof, il reproduit à peu près les goûts et les occupations de son aïeul Pierre III; comme lui, il joue au soldat avec frénésie. Son château est tenu comme une forteresse; on y observe dans toute leur rigueur les détails du service des places. L'appartement du prince est un arsenal, sa bibliothèque ne se compose que d'ouvrages relatifs à l'armée, et les yeux fixés sur la grande nation militaire de l'Occident, il y cherche perpétuellement un sujet d'études minutieuses et de petites imitations. Pour orner ses jardins, il a fait élever par des prisonniers français un camp de Boulogne en miniature; les musiques de sa cavalerie ne jouent plus que des airs français, et c'est au son du Chant du départ que ses houlans défilent la parade. Éloignant d'ailleurs les sympathies par son humeur fantasque, Constantin Pavlovitch est peu populaire dans l'armée, qui lui reproche d'être plus militaire que belliqueux, et d'autre part cette recrue, malgré son rang dans la famille impériale, ne semble guère propre à nous ramener la société polie de Pétersbourg.
Cette dernière, qui se compose exclusivement de la noblesse, fournit à Savary le sujet d'un tableau détaillé, très vivant, très mordant. Sa sévérité va-t-elle jusqu'à l'injustice? Nous serions tenté de le croire, si le témoignage d'hommes placés mieux encore que lui pour bien voir, mais appartenant à des milieux tout différents, s'inspirant de principes et de passions tout autres, ne concordait avec le sien; son rapport apparaît comme le développement impitoyable, peut-être exagéré, mais logique, de certaines observations consignées par le prince Adam Czartoryski dans ses Mémoires, par Joseph de Maistre dans sa correspondance [197]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté de reconnaître que Savary, en tenant sous sa plume ceux qui l'avaient tant de fois éconduit, s'est trop souvenu de ses propres mésaventures. Sans pénétrer à fond cette société inquiète et complexe, où luttaient tant d'aspirations diverses, où tant d'idées fermentaient sous les passions et les frivolités mondaines, il s'est attaché à en relever les travers saillants, ceux qui paraissaient à première vue et s'accusaient en relief; puis, les envisageant dans leurs rapports avec la politique, il les signale avec véhémence à l'attention de l'Empereur.
[Note 197: ][ (retour) ] Voy. notamment, pour le premier, I, 366; pour le second, dans le volume de Mémoires politiques et correspondance diplomatique, les pages 99, 324-325.
Dans la société russe telle qu'elle se composait alors, Savary distingue deux parts: l'une comprend quelques familles d'une situation établie, d'une honorabilité irréprochable, d'un lustre traditionnel; l'autre, plus nombreuse, plus remuante, se montre à notre émissaire comme une réunion de grands seigneurs ruinés, avides de luxe et pauvres d'argent, chez lesquels le sens moral n'a pas toujours résisté aux embarras pécuniaires et à la pratique dégradante des expédients.