Cette pénurie s'expliquait historiquement. Catherine II, par calcul, Paul, par caprice, avaient laissé s'établir une pratique détestable, en vertu de laquelle le prince ne récompensait pas seulement les services de la noblesse, mais les payait au sens strict du mot; il les payait en argent, en domaines, en hommes. Sous Catherine, après chaque expédition heureuse contre la Turquie, le partage des terres conquises s'opérait entre les généraux et les officiers; la Russie faisait la guerre pour le butin autant que pour la gloire; «nous sommes restés un peu Asiatiques à cet égard», disait ingénument un ministre. Quand les dépouilles des vaincus ne suffisaient plus, Catherine employait les domaines de la couronne à gorger de richesses ceux qui la servaient bien; sa facilité de main, sa générosité dissipatrice, étaient demeurées proverbiales. Paul, désordonné et excessif en tout, outra encore ce système; il donnait «trois mille paysans comme il eût fait d'une bague [198]». Encouragés par ces libéralités sans mesure, voyant dans le trésor impérial une inépuisable réserve, la noblesse russe avait donné carrière à ses instincts de dépense et d'ostentation. Une fureur de jouir et de paraître, une fièvre de plaisirs s'était emparée d'elle, et la plus jeune capitale de l'Europe en était devenue la plus fastueuse. À la fin du dix-huitième siècle, aux heures sombres où la tourmente révolutionnaire passait sur l'Europe, Pétersbourg demeurait le point lumineux où s'était réfugié tout le brillant de l'ancienne société, où la vie demeurait facile et insouciante du lendemain, l'hospitalité somptueuse, où l'on faisait assaut de prodigalités grandioses.

[Note 198: ][ (retour) ] Rapport de Savary du 4 novembre.

Tout à coup, au milieu de ce tourbillon où la société russe se laissait emporter, la source des profits s'était tarie. Appelé au trône, Alexandre y avait apporté des intentions réformatrices, le désir honnête de restaurer les finances de l'État et aussi de mettre fin à un usage avilissant; il avait suspendu toutes gratifications sur le trésor impérial, et aux demandes de secours répondait en conseillant l'économie. Mais l'impulsion était donnée, et les mœurs furent plus fortes que la volonté du monarque. La noblesse ne sut pas modérer son train, continua de vivre grandement, portes ouvertes, dans ses palais parés de tous les raffinements du luxe, au milieu d'un peuple de clients et de parasites, et bientôt, la munificence impériale ne réparant plus les brèches qui se creusaient sans cesse aux fortunes, une gêne universelle se glissa sous ces apparences dorées. En 1807, Pétersbourg, la capitale aux dehors splendides, était une ville de débiteurs, et Savary cite à cet égard des détails caractéristiques. «J'en connais plusieurs, dit-il en parlant des Russes, titrés, couverts de diamants les jours de représentation et occupant des charges éminentes dans l'État, auxquels il arrive fréquemment qu'un boulanger refuse au moment du dîner de fournir le pain nécessaire. On voit ici à cet égard des choses qu'on ne voit nulle autre part, des hommes qui ont des millions de dettes et qui n'ont d'autre ressource que de s'en mettre à la mode, que de s'en flatter et d'en tirer vanité.--Une femme titrée de Saint-Pétersbourg raconte comme une chose à laquelle elle met peu d'importance, qu'elle a cent cinquante mille roubles de dettes, et quand on l'invite à un bal paré et qu'elle n'a pu s'y rendre, il est ordinaire de l'entendre s'excuser en disant que le préteur n'a pas voulu lui confier ses diamants pour la nuit. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que tout cela ne fait aucun tort à ces femmes dans le monde, toutes étant à peu près dans le même cas.»

Dans ce désordre des fortunes réside en partie le péril pour le système nouveau et pour Alexandre. Si la faction anglaise a pu facilement ameuter l'opinion contre le signataire des traités de Tilsit, c'est qu'elle s'adressait à des mécontents d'ancienne date. Parmi eux, plusieurs ont épuisé leurs dernières ressources; l'horreur de leur situation les rend prêts à tout, et une révolution qui leur rouvrirait auprès d'un monarque nouveau le chemin des honneurs profitables, leur apparaît comme le moyen de salut. Qu'un chef audacieux se présente pour les mener à l'assaut du pouvoir, il trouvera en eux des soldats tout préparés, et Savary, qui sait ses auteurs, reconnaît ces ennemis intéressés du souverain dans les vers célèbres:

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes

Que pressent de ses lois les ordres légitimes,

Et qui, désespérant de les plus éviter,

Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

Mais le remède ne saurait-il se trouver dans le mal? Par ses faiblesses, qui la rendent dangereuse, l'aristocratie russe offre sur elle une prise facile. Si elles disposent certains de ses membres aux entreprises désespérées, elles la laissent aussi sans défense contre les appels du plaisir, l'éblouissement des fêtes données à propos et le prestige des grandes situations mondaines. À l'aide de tels moyens, ne peut-on la séduire et la fasciner? Qu'un ambassadeur de France s'établisse avec fracas à Pétersbourg, qu'il mène grand train et fasse étalage d'opulence, qu'il ouvre toutes grandes les portes de son hôtel, que ses fêtes soient de celles dont on parle et auxquelles il faut avoir assisté, les convictions politiques ne tiendront pas devant l'attrait du plaisir, et l'on verra les seigneurs russes se presser dans les salons de notre envoyé; celui-ci pourra gagner les uns et les plier à son ascendant, pénétrer les autres, surveiller à la fois et gouverner la société.

Ce système a été employé par plusieurs puissances tour à tour et avec succès; il est de tradition dans le pays, et c'est l'Angleterre qui le met aujourd'hui en pratique. Elle a si bien compris la nécessité de tenir à Pétersbourg maison ouverte qu'elle y a dédoublé son ambassade: un ministre de second rang, sir Stuart, fait les affaires; l'ambassadeur en titre, lord Gower, a surtout pour fonction de représenter. «Un grand indolent qui n'aime pas son métier», dit de lui l'empereur Alexandre; mais ce membre hautain de l'aristocratie britannique, d'une nonchalance superbe, possède les plus beaux chevaux de Pétersbourg, les plus luxueux équipages, la meilleure table, un train supérieur à celui de certains souverains d'Allemagne, et la noblesse, subjuguée par ses manières, éblouie de son faste, attirée par ses réceptions, vient docilement recevoir de sa bouche les leçons de l'Angleterre. Quand l'empereur Alexandre, se conformant aux stipulations de Tilsit, rompra avec Londres, le départ de la mission britannique opérera une révolution dans les habitudes de la société et la laissera déconcertée; c'est ce moment de désarroi qu'il faudra saisir pour l'attirer à nous, en prenant la direction de ses plaisirs et en lui offrant aussitôt un nouveau point de ralliement. Il est donc indispensable qu'à cette époque la France ait à Pétersbourg un représentant définitif, puissamment établi dans sa charge; que cet envoyé ne soit pas seulement un agent consciencieux et habile, mais un homme de grande allure, d'un nom ancien, s'il se peut, et retentissant, d'une situation personnelle hors de pair; qu'il soit surtout un maître de maison incomparable et ne craigne point de rival dans l'art de faire magnifiquement figure. S'il est pourvu de toutes ces qualités, notre représentant parviendra peut-être à recueillir en partie l'héritage politique de nos rivaux, en succédant à leur ambassadeur dans sa royauté mondaine. Non qu'il y ait lieu d'espérer un triomphe absolu; un parti d'opposition subsistera toujours, bien prononcé, irréductible, mais la masse indécise et flottante, celle qui suit l'impulsion et se laisse entraîner où l'on dîne et où l'on danse, viendra chercher le mot d'ordre au palais de France après l'avoir pris longtemps à celui d'Angleterre.