Il y aurait un autre moyen de substituer notre influence à celle de notre ennemie: ce serait d'introduire en Russie un commerce français. Savary a pu se rendre compte à quel point les relations d'intérêt et de négoce établies entre la Grande-Bretagne et la Russie contribuaient à l'intimité politique des deux États, et il fournit à ce sujet des détails curieux. Il a vu le commerce avec l'Angleterre entré de plus en plus dans les mœurs de la Russie; c'est lui qui peuple la Néva de voiles et de chalands, qui répand l'activité dans ses ports et anime ses quais; sur douze cents bâtiments que l'on voit entrer par an dans le grand fleuve, plus de six cents portent pavillon britannique. À Pétersbourg, le corps des marchands tout entier doit son aisance aux transactions avec l'Angleterre; une grande partie d'entre eux est de nationalité ou d'origine britannique; pour les autres, qu'ils soient Allemands ou Russes, l'intérêt leur a fait une seconde patrie et les a naturalisés Anglais. Les nobles eux-mêmes sont tributaires de la Grande-Bretagne; c'est elle qui, achetant le bois de leurs vastes domaines, leur sert la partie la plus régulière de leurs revenus; de plus, elle les a accoutumés à voir en elle le pourvoyeur attitré, traditionnel, indispensable, de toute une partie des objets nécessaires à leur vie. Les produits de son industrie sont partout en Russie; ils affluent chaque printemps par cargaisons immenses, et pour ceux qu'écartent des droits rigoureux ou prohibitifs, l'Angleterre les confectionne sur place par la main d'ouvriers à elle, émigrés volontaires, et fabrique en Russie des produits anglais. Elle fournit aux nobles le drap de leurs vêtements, le mobilier de leurs maisons, la vaisselle qui décore leurs tables, jusqu'au papier, aux plumes et à l'encre dont ils se servent, et se rendant maîtresse de leurs goûts, de leurs habitudes, de leurs commodités, a su tisser des liens ténus, mais innombrables et résistants, qui enlacent la Russie et la tiennent prisonnière. Cependant, après que la rupture politique aura momentanément suspendu ses envois, sera-t-il impossible à la France de remplacer ses produits par les nôtres et de succéder à son monopole? Savary ne le pense pas et conseille d'entreprendre cette œuvre, mais il ne se dissimule guère que les moyens à employer, envoi d'articles choisis, création d'une factorerie française, établissement de maisons recommandables, ne sauraient opérer que graduellement et à la longue. La conquête économique d'un empire doit être l'ouvrage du temps, et un marché ne s'enlève pas comme une place de guerre. La France ne peut donc espérer de combler immédiatement le vide immense que l'interruption du négoce avec l'Angleterre va produire en Russie, et d'éviter à ce pays une période de souffrances. Cette crise marquera pour l'alliance l'épreuve aiguë; c'est alors que se produira contre nous la révolte des intérêts, le choc furieux des mécontentements; c'est à ce moment que l'énergie deviendra particulièrement nécessaire à l'empereur Alexandre et qu'il sera à propos de la lui insuffler. Seul, l'empereur Napoléon, par ses communications directes avec ce prince et l'ascendant qu'il exercera sur lui, pourra le raidir contre des obsessions de toute sorte, l'amener aux rigueurs nécessaires, briser ainsi indirectement l'opposition du commerce, chasser l'intrigue de la cour et faire triompher définitivement la France en Russie. Un recours à l'Empereur, un appel à sa toute-puissance, l'espoir dans un miracle de son génie, telle est la conclusion à laquelle aboutit Savary dans cette matière comme en d'autres, et rien ne laisse mieux voir combien était limitée sa confiance en tous moyens humains et rationnels.
Dans les rapports du général, Napoléon puisa les éléments de plusieurs décisions. Le choix d'un ambassadeur pour Pétersbourg le préoccupait extrêmement. Sentant la nécessité de donner à sa représentation dans cette capitale un caractère exceptionnel, il s'était d'abord arrêté au parti suivant: un diplomate de carrière, possédant à fond la pratique et le maniement des affaires, M. de La Forest, ancien ministre à Berlin, serait accrédité comme ambassadeur; en même temps, l'Empereur tiendrait toujours à Pétersbourg l'un de ses aides de camp, attaché à la personne même du Tsar et appelé a remplacer Savary dans la familiarité de ce monarque. Cette résolution avait même transpiré, lorsque la nécessité reconnue par Napoléon d'agir non seulement sur l'empereur, mais sur la société, l'amena à changer d'avis et à concentrer sur l'ambassadeur tout le relief de la représentation; dès lors, la nomination d'un seul envoyé et un changement de personne devenaient nécessaires.
Napoléon possédait un homme que son nom et ses traditions de famille rattachaient à l'ancienne France et qui, cependant, avait donné au nouveau régime les preuves d'un dévouement sans réserve; c'était son grand écuyer, le général de division de Caulaincourt. Esprit distingué, cœur généreux et droit, Caulaincourt portait à l'Empereur un attachement chevaleresque, l'avait servi avec honneur dans différentes missions, dont l'une l'avait déjà conduit en Russie, et plus tard, à l'heure des épreuves, devait se grandir encore par cette fidélité au malheur qui est le privilège des âmes nobles. En même temps, ce galant homme se souvenait de ses origines, aimait à les rappeler par son langage, sa tenue, ses manières; ses goûts naturellement relevés le portaient vers l'élégance et le luxe; il recherchait l'atmosphère des cours, et aucune gloire ne pouvait lui être plus sensible que celle de réconcilier la France impériale avec l'une des aristocraties de la vieille Europe. Napoléon jugea que nul personnage de sa cour ou de son état-major n'était mieux propre à remplir, non seulement avec dignité, mais avec éclat, le premier poste de la diplomatie française. «J'envoie décidément Caulaincourt [199]»; ce fut en ces termes qu'il annonça son choix à Savary le 1er novembre 1807. Quelques jours après, M. de Caulaincourt, malgré ses vives résistances, était désigné d'autorité pour aller à Pétersbourg, avec le titre d'ambassadeur extraordinaire, 800,000 francs de traitement, 250,000 francs pour frais d'installation, un personnel choisi de secrétaires et d'attachés, l'ordre de faire grand en toutes choses, de déployer un faste dominateur et d'entreprendre la conquête mondaine de la Russie.
[Note 199: ][ (retour) ] Corresp., 13318.
Napoléon s'occupa de préparer les voies à son ambassadeur et, personnellement, chercha à plaire en Russie. Grands et petits moyens, rien ne fut épargné. Pour diminuer les souffrances du commerce, l'Empereur s'offrit à lui acheter des bois de mâture et à faire mettre trois vaisseaux français en construction sur les chantiers de Russie. Il promit à l'armée du Tsar cinquante mille fusils d'un nouveau modèle, ouvrit nos ports aux cadets désireux de perfectionner leur éducation navale. En même temps, il parut disposé à pourvoir aux amusements de Pétersbourg. Savary lui ayant fait connaître que l'ouverture d'un théâtre français ferait plaisir: «Talleyrand, répondit-il, enverra des acteurs et des actrices [200].»
[Note 200: ][ (retour) ] Corresp., 13190. Talleyrand, en sa qualité de grand chambellan, était chargé de la surintendance des théâtres.
Il voulut aussi que les relations avec les différentes cours de Russie devinssent suivies et spécialement courtoises. S'il dédaigna envers les deux impératrices les procédés de séduction un peu vulgaires dont avait parlé Savary, il tint à ce que son frère Jérôme et sa nouvelle belle-sœur, la reine Catherine de Westphalie, parente de Marie Féodorovna, annonçassent leur mariage à cette princesse en termes déférents. Vis-à-vis d'Alexandre, il se réserva d'agir lui-même et d'exercer son charme fascinateur. Un échange de courtoisies s'était établi déjà entre les deux souverains: Alexandre envoyait à l'Empereur des pelisses estimées quatre-vingt mille roubles chacune et s'intitulait son fourreur; Napoléon répondait par des cadeaux de porcelaines de Sèvres, choisies sur les indications de Savary et d'après les goûts du Tsar. De plus, jugeant que des témoignages d'abandon et de confiance le mèneraient mieux à gouverner l'esprit de ce prince, en le rendant maître de son cœur, il se mit à lui écrire directement et souvent; dans ses lettres, il mêlait avec tact au langage de la politique et des affaires des assurances d'attachement, exprimait en termes sobres et pénétrants, sans protestations exagérées, son désir de voir s'affermir entre Alexandre et lui une amitié réelle, une amitié d'hommes, simple et solide, et prolongeait ainsi à distance l'intimité de Tilsit [201].
[Note 201: ][ (retour) ] Voy., pour la fin de 1807, les lettres de Napoléon dans la Correspondance, t. XVI, et les réponses d'Alexandre publiées par M. de Tatistcheff dans la Nouvelle Revue, 15 juin 1890.
Malgré l'espoir qu'il fondait sur ce commerce et les autres moyens d'ascendant qu'il s'était choisis, Napoléon avait trop le sentiment des réalités pour leur attribuer une efficacité certaine. Les constatations peu rassurantes de Savary fixaient dans son esprit les doutes qu'il n'avait cessé de concevoir sur la solidité de l'alliance russe; résolu plus que jamais à essayer franchement du système ébauché à Tilsit, il jugeait que l'imprudence de s'y abandonner sans réserve lui était péremptoirement démontrée. Il croyait peu cependant à l'imminence d'un attentat contre le Tsar; parmi les chefs de l'opposition, il n'en distinguait aucun dont l'audace fût à hauteur d'un tel forfait, ordonnait même à Savary de suspendre ses avertissements, les jugeant plus dangereux qu'utiles, mais n'en découvrait pas moins un grave péril dans les dispositions de la société russe; ce qu'il craignait d'elle était une influence pernicieuse sur l'esprit d'Alexandre, où il distinguait, malgré tout, un reste d'incertitude et de défiance. En somme, la Russie n'était qu'à demi conquise; sans doute, la position principale, culminante, c'est-à-dire l'empereur, était à nous, mais, située entre des masses hostiles qui s'étaient fortement retranchées, se défendaient bien et ne se laissaient que difficilement entamer, elle formait entre nos mains une possession aventurée, en l'air, pour parler le langage des opérations militaires, et toujours exposée aux entreprises de l'ennemi. Le retour de la Russie aux errements du passé apparaissait de plus en plus à Napoléon comme une hypothèse à prévoir et comme un élément essentiel à faire entrer dans ses calculs. Cette conviction, à laquelle les observations de Savary donnaient une base précise, devait exercer sur sa politique une influence très appréciable, et ses rapports avec Pétersbourg s'inspireront d'une double pensée, conserver d'une part l'alliance de la Russie, la mettre en activité et lui faire porter tous ses fruits, mais en même temps se tenir constamment en garde contre une défection nouvelle de cette puissance.