Cette immense opération, l'Empereur la jugeait inévitable tôt ou tard; pour lui, il ne s'agissait point de savoir si la Turquie pouvait vivre, mais seulement s'il convenait de hâter violemment sa fin ou de la laisser mourir. Napoléon reculait encore devant le premier parti, par des motifs purement politiques. Après la chute de Sélim, il avait cru que le nouveau gouvernement, faible, divisé, institué en haine de l'étranger, tiendrait à notre égard une attitude passive ou hostile. Des nouvelles plus fraîches démentaient cette prévision. À Constantinople, si la paix entre la France et la Russie avait jeté l'inquiétude, on y faisait à mauvaise fortune bon visage; les Turcs continuaient à se proclamer nos amis, recherchaient la protection de l'Empereur, remettaient leur sort entre ses mains; ils avaient muni leur ambassadeur à Paris de pleins pouvoirs pour traiter avec la Russie sous notre médiation; ils n'avaient point renoué avec l'Angleterre. Napoléon irait-il détruire de ses propres mains une puissance qui se rattachait désespérément à lui et restait de quelque utilité? Si grave que lui parût cette considération, c'est ailleurs pourtant qu'il faut chercher le principal motif qui le détournait de porter la main sur la Turquie. Pour comprendre le secret de ses répugnances, on doit pénétrer jusqu'à l'une de ses pensées intimes et profondes, née d'un événement qui avait fait époque dans l'histoire de ses idées comme dans celle de sa vie.

L'expédition d'Égypte n'avait pas été seulement une aventure héroïque, inspirée à Bonaparte par des vues égoïstes et le désir de se faire sacrer grand homme sur le sol des anciens. En 1797, amené par la victoire des Alpes à l'Adriatique, le jeune général avait aperçu l'Orient au delà de l'Italie soumise; se penchant sur ce monde nouveau, il l'avait embrassé d'un rapide coup d'œil, en avait relevé les reliefs, les positions saillantes, et, frappé des avantages incomparables qu'offre la situation de l'Égypte, l'avait marquée comme le lot de la France dans le partage futur de la Turquie. Un an après, il était au Caire. Il subit alors l'attrait captivant de l'Égypte; cette contrée privilégiée entre toutes, avec son sol deux fois fécond, son fleuve nourricier, sa position au confluent de deux mondes, le prestige d'un passé sans bornes, produisit sur lui une impression ineffaçable, et il ne devait plus renoncer à l'espoir de remettre en valeur ce merveilleux domaine, de le rendre à la civilisation en l'assurant à la France. Forcé de le quitter, il ne l'oublie point; après Marengo, tous ses efforts tendent un instant à la délivrance de l'Égypte française, et la perte de notre colonie mêle une amertume à l'ivresse de ses triomphes. Pendant les années qui suivent, forcé de s'élever dans le Nord, d'y lutter et d'y vaincre, d'y faire des acquisitions dont la valeur ne lui apparaissait que relative ou momentanée, il se reportait souvent par la pensée vers le pays de soleil qui lui était apparu au delà des mers et qui avait été sa conquête de prédilection.

Désireux de ramener la France sur les bords du Nil, il reconnaissait, en 1807, que les temps n'étaient point venus, et sa politique se bornait à réserver l'avenir. À cet égard, la prolongation du régime ottoman servait ses desseins. Le Turc, dont les jours semblaient comptés, apparaissait sur le Nil moins en possesseur définitif qu'en détenteur temporaire, conservant pour autrui l'héritage dont il était constitué gardien. Décréter de mort l'empire ottoman et, par suite, déclarer l'Égypte bien vacant et sans maître, c'était la livrer au premier occupant; or, suivant toute apparence, l'Angleterre y serait avant nous. L'Angleterre était maîtresse de la mer; postée à Malte, en Sicile, croisant à l'entrée de l'Adriatique, elle tenait toutes les approches de l'Égypte. Elle couvait des yeux la riche province dont Bonaparte lui avait montré le chemin; lors de ses différends avec la Porte, si elle s'était bornée à menacer Constantinople, elle avait tenté d'enlever l'Égypte. Aujourd'hui, le désir de s'accommoder avec Constantinople et l'intérêt supérieur qu'elle portait à la conservation de l'empire ottoman, l'empêchaient de renouveler ce dessein, de donner elle-même le signal du partage; mais que Napoléon et Alexandre prissent l'initiative de ce bouleversement, on la verrait, incapable de s'y opposer, sauvegarder ses intérêts en ravissant la meilleure part de la proie. Avant que nos troupes eussent atteint Constantinople et Salonique, elle mettrait la main sur Alexandrie, sur le Caire; elle prendrait en même temps Chypre, Candie, les Cyclades, peut-être la Morée, les Dardanelles, toutes les parties maritimes de l'empire, les plus précieuses, les seules que la France eût véritablement à convoiter. En arrachant aujourd'hui ces positions à la Turquie, Napoléon s'en privait pour l'avenir et les abandonnait à l'Angleterre: «C'est la plus forte objection de l'Empereur, écrivait Champagny, contre le partage de l'empire ottoman [238]

[Note 238: ][ (retour) ] Instructions de Caulaincourt.

D'ailleurs, était-ce bien en Orient qu'il convenait de chercher notre compensation aux progrès de la Russie? Sans doute, si l'alliance se rompait, les influences française et moscovite, redevenues ennemies, se heurteraient violemment sur le Danube et le Bosphore; mais était-ce là que le Tsar tenterait de nous porter des coups décisifs? Avant tout, il s'occuperait de soulever l'Europe: cette tâche serait d'une exécution facile, presque instantanée, et le premier résultat d'une reprise d'hostilités avec la Russie serait de réunir contre nous les trois monarchies militaires du continent dans une coalition plus formidable que les précédentes. À l'apparition des armées russes sur le Niémen, la Prusse, irréconciliable depuis Iéna et Tilsit, s'élancerait à leur rencontre et leur servirait d'avant-garde. L'Autriche nous demeurait foncièrement hostile. Si les blessures saignantes de 1805 ne lui avaient pas permis de se lever en 1807 et de se jeter sur le flanc droit de la Grande Armée, elle poursuivait activement la réparation de ses forces.

Quelques années, quelques mois peut-être ne s'écouleraient pas sans qu'elle ait repris figure de grande puissance. Vienne alors une occasion aussi favorable que celle dont elle n'avait pu user pendant la campagne de Pologne, elle se hâterait de la saisir, ferait cause commune avec la Russie et la Prusse, et ainsi se formerait cette triple alliance que la diplomatie de Pétersbourg avait vainement tenté de nouer à la veille d'Austerlitz et au lendemain d'Iéna. Napoléon avait battu l'Autriche et la Russie sans la Prusse, la Prusse et la Russie sans l'Autriche. S'il avait à combattre maintenant un contre trois, la lutte deviendrait plus inégale et aboutirait au plus formidable assaut que l'établissement impérial eût encore subi.

Mais si, des trois États dont l'hostilité était à craindre, l'un était préalablement mis hors de combat, réduit à l'incapacité de nuire, rayé du nombre des puissances actives, la coalition resterait toujours incomplète et boiteuse, partant moins redoutable; pour la vaincre, Napoléon n'aurait qu'à recommencer Austerlitz ou à frapper de nouveau le coup de foudre de Friedland. Depuis Iéna, on s'en souvient, l'idée d'annuler totalement l'un des membres de la ligue européenne n'était plus de celles devant lesquelles reculât Napoléon. À Tilsit, forcé d'adopter un parti mixte envers la Prusse, contrevenant avec regret à ce précepte du grand Frédéric: «Ne jamais maltraiter un adversaire à demi», il ne s'était point mépris sur le danger des restitutions promises à Frédéric-Guillaume, et l'on a vu avec quel soin méfiant il s'était ménagé le moyen de les retarder, en les subordonnant au payement d'une lourde contribution.

Depuis, sa Grande Armée n'avait reculé que d'un pas; il avait retiré ses troupes en deçà de la Passarge, rendu à Frédéric- Guillaume Kœnigsberg, mais il gardait le reste du royaume, maintenait le gros de ses forces entre l'Elbe et la Vistule, l'avant-garde au delà de ce fleuve; se retranchant derrière la convention du 12 juillet, il faisait dépendre l'évacuation d'un accord sur le chiffre et le mode de payement de l'indemnité, et ce règlement de comptes, ses exigences le rendaient bien difficile. Son commissaire, M. Daru, demandait en principal une somme de cent cinquante millions, hors de proportion avec les ressources de la Prusse, ajoutait d'autres réclamations, multipliait les difficultés, prolongeait systématiquement le débat. En même temps, l'occupation militaire continuait de peser sur la Prusse avec une rigueur inouïe; nos agents détenaient partout l'autorité, mettaient le pays sous séquestre, le pressuraient, épuisaient méthodiquement ses ressources, et comme les Prussiens, exaspérés de ce traitement, se répandaient en plaintes, en protestations, laissaient percer un âpre désir de révolte, l'Empereur sentait redoubler contre leur patrie son hostilité et sa méfiance. Il songeait maintenant aux moyens d'éluder définitivement l'exécution du traité; il se demandait par quel procédé se munir contre la Prusse d'une sûreté permanente et définitive, lorsque les exigences prévues de la Russie furent pour lui un trait de lumière. Puisque le Tsar, au mépris des articles par lesquels le morcellement de la Turquie n'avait été admis que pour le cas où cette puissance refuserait de traiter, prétendait acquérir d'emblée certaines de ses provinces, pourquoi s'opposerait-il à ce que l'Empereur, par une dérogation identique au traité, revînt sur la Prusse, renchérît sur les conditions imposées à ce royaume et lui infligeât une nouvelle mutilation? Napoléon, invoquant alors l'inexécution par la Prusse de ses engagements pécuniaires, la traiterait en débitrice insolvable et procéderait contre elle par voie d'expropriation; conformément à son idée première de Tilsit, il se ferait céder la Silésie, après avoir auparavant assuré au Tsar la Moldavie et la Valachie. Il laisserait son allié prendre les Principautés; Alexandre le laisserait prendre la Silésie; les deux monarques se feraient un sacrifice réciproque aux dépens d'autrui, et une double spoliation rétablirait entre eux l'équilibre.

Perdant la Silésie, la Prusse se verrait rejetée dans les limites de l'ancien électorat de Brandebourg; la monarchie des Hohenzollern, après avoir un instant empiété sur tous ses voisins, Suède, Saxe, Autriche, Pologne, reviendrait languir aux lieux mêmes qui lui avaient servi de berceau. Refoulée sur les bords de la Baltique, réduite à des provinces pauvres dont les ressources ne lui permettraient plus l'entretien d'une armée, elle retomberait au rang de puissance secondaire, assisterait, désormais impuissante, aux luttes du continent ou ne jetterait dans la balance qu'un poids insignifiant. Cependant la Silésie, sans se placer directement sous nos lois, contribuerait à fortifier le système défensif de l'empire. Suivant toutes probabilités, elle devait être attribuée au royaume de Saxe et servir à le relier au grand-duché de Varsovie, soumis au même sceptre; retrouvant la destination que l'Empereur avait songé tout d'abord à lui donner, elle accroîtrait la puissance de l'État germano-polonais créé par nous comme une position avancée. Cette fois encore, la pensée de rétablir une Pologne proprement dite, composée d'éléments homogènes, ne perce point chez Napoléon. Il ne prétend pas ressusciter une nation, mais en paralyser une, cette Prusse dont il prévoit l'éternelle hostilité, et, en même temps, augmenter ses moyens de défense contre la Russie. Ce qu'il veut s'assurer de plus en plus contre cette dernière, c'est un point de résistance, «un fort d'arrêt», dirait-on aujourd'hui, et peu lui importe de mêler dans la construction de ce retranchement des matériaux de provenance diverse, en ajoutant à ceux qu'il a trouvés dans les ruines de la Pologne quelques débris du royaume prussien.

Trente-cinq années auparavant, un roi de Prusse, profond et astucieux génie, avait cherché dans les querelles de l'Orient un moyen de satisfaire son ambition aux dépens d'un peuple infortuné. Catherine II, victorieuse des Turcs, prétendait imposer à leur empire de cruelles mutilations; l'Autriche, émue des progrès de sa voisine, s'agitait, menaçait, armait. Un choc paraissait inévitable entre les deux empires, lorsque Frédéric II imagina de les réconcilier en leur montrant la Pologne assez vaste et assez faible pour qu'ils pussent assouvir sur ses provinces leurs convoitises respectives. L'Autriche chercherait en Galicie une compensation aux progrès de la puissance moscovite; la Russie, limitant ses conquêtes en Orient, se dédommagerait avec d'autres lambeaux de la Pologne, et Frédéric lui-même se payerait de son bon conseil en s'adjugeant une troisième part de l'État condamné. Cette suggestion aboutit au premier partage de la Pologne.