En 1807, les desseins de Napoléon à l'égard de la Prusse s'inspiraient du principe posé naguère par cette puissance elle-même; en faisant de sa meilleure province un objet d'échange, un appoint dans la distribution de territoires qui s'opérait du nord au sud du continent, le monarque français reprenait et appliquait pour son compte cette politique de partages et de compensations dont Frédéric II avait donné à l'Europe les premières et inoubliables leçons. La comparaison, il est vrai, est fautive en un point. Quand Napoléon méditait de frapper à nouveau la puissance qui, en 1806, l'avait follement provoqué, il se disposait seulement à faire du droit de la victoire un usage immodéré, usage d'autant plus abusif qu'il mettait à néant les conditions d'une paix récente, et que c'était une reprise de châtiment succédant au pardon, mais Frédéric n'avait même pu alléguer contre la Pologne l'intérêt supérieur de sa propre défense; il l'avait surprise et spoliée au cours d'une paix séculaire, par le seul motif qu'il convoitait ses possessions et la savait impuissante à les défendre. A cette différence près, le procédé était pareil et la violence égale; c'était toujours le droit de vivre dénié aux faibles par l'arrêt du plus fort. Par un prodigieux retour de fortune, par cette justice des révolutions humaines qui n'est trop souvent que le déplacement de l'injuste, la Prusse vaincue, terrassée, inerte, recevait dans les plans du vainqueur une destination analogue à celle que le plus habile de ses rois avait assignée naguère à la Pologne; en nous fournissant une compensation aux conquêtes orientales de la Russie, elle éviterait à Napoléon de se dédommager aux dépens de l'empire ottoman, prolongerait l'existence de cet Etat et servirait à son tour de rançon à la Turquie.
S'arrétant à cette idée, Napoléon résolut de la communiquer à l'empereur Alexandre et de lui en démontrer l'excellence; ce dut être le premier soin de notre nouvel ambassadeur, M. de Caulaincourt, dès son arrivée à Pétersbourg, et ce fut l'article principal de son instruction d'ensemble. Cette pièce remarquable, portant la date du 12 novembre 1807, rédigée par M. de Champagny, mais approuvée et revue par l'Empereur, laisse apercevoir toute la trame de son raisonnement [239]. Mis pleinement au courant de l'évolution opérée dans l'esprit du maître, Caulaincourt comprendra mieux l'importance d'en assurer les résultats. Il devra employer à cette œuvre tout son zèle, toute sa force persuasive. Sans offrir de prime abord les Principautés, il laissera entendre, si on le provoque, que l'Empereur ne se refuse pas à cette grave concession, dans son infini désir de complaire à un allié qui est en même temps son ami. Toutefois, l'acte solennel de Tilsit ne saurait être modifié à l'avantage exclusif d'une des parties; l'infraction admise en faveur de la Russie doit en commander une autre au profit de la France. «Tel sera le principe de la conduite de l'Empereur. Raison, justice, prudence ne lui permettent pas de prendre un autre parti, et aucun obstacle ne pourra le détourner de cette voie.»
[Note 239: ][ (retour) ] Nous avons publié l'Instruction de Caulaincourt dans la Revue d'histoire diplomatique, 1er janvier 1890. Nous la donnons à l'Appendice sous le chiffre II.
Cette base posée, Caulaincourt indiquera les motifs qui conseillent de différer le partage et dissuadent l'Empereur de chercher sur l'Adriatique son dédommagement aux conquêtes russes; dans ces conditions, la Silésie seule peut lui offrir un juste équivalent. Le plus difficile sera sans doute de faire agréer au Tsar ce second terme de la proposition; Caulaincourt devra s'y employer par de franches explications. Il ne cachera pas que l'Empereur, dans la situation de l'Europe, ne peut renoncer à aucun de ses avantages, que l'hostilité persistante de la Prusse justifie contre elle toutes les précautions. La France continuera donc de l'occuper tant que les Russes resteront en Moldo-Valachie, à moins que la cession de la Silésie ne vienne nous conférer une autre garantie. La Prusse se trouve ainsi placée dans l'alternative de rester indéfiniment captive entre nos mains, prisonnière de guerre, ou de se rédimer par le sacrifice d'une province. Entre ces deux partis, il faut s'attacher à prouver que le second n'est pas le plus désavantageux pour elle, et notre ambassadeur aura la tâche délicate, passablement étrange, de démontrer que la Prusse souffrira moins après l'opération dont elle est menacée, que les deux empereurs doivent l'amputer pour son bien et qu'une sympathie éclairée pour cette monarchie conseille de lui enlever le rang de grande puissance, incompatible avec sa position actuelle, pour lui assurer le repos dans la médiocrité. «La Prusse, dit l'instruction, n'aurait plus qu'une population de deux millions d'habitants; mais n'y en aurait-il pas assez pour le bonheur de la famille royale, et n'est-il pas de son intérêt de se placer sur-le-champ et avec une entière résignation parmi les puissances inférieures, lorsque tous ses efforts pour reprendre le rang qu'elle a perdu ne serviraient qu'à tourmenter ses peuples et à nourrir d'inutiles regrets?»
Si le Tsar accède à l'échange proposé, tout pourra être terminé dès à présent. Une convention modifiant le traité de Tilsit, sous couleur de l'interpréter, sera passée entre les deux empereurs; elle demeurera secrète, mais servira de règle aux conditions de la paix qui sera conclue entre la Russie et la Porte, sous notre médiation, et à celles d'un nouvel arrangement à signer entre la France et la Prusse, par l'entremise du Tsar. Napoléon se chargera de recommander la résignation au Sultan, Alexandre s'employant dans le même sens auprès de Frédéric-Guillaume. La question orientale et la question prussienne seront résolues simultanément et l'une par l'autre.
Quelque tentante que dût être pour Alexandre cette perspective d'une conclusion immédiate, quelle que fût l'abondance des arguments fournis à Caulaincourt, quelque assuré que l'on fût de ses efforts, il n'était pas certain cependant que le gouvernement russe adhérerait à la combinaison projetée. Napoléon, d'après certains rapports de Savary, estimait que le Tsar ne portait plus à la Prusse qu'un faible intérêt, mais, se rappelant l'ardeur avec laquelle Alexandre avait paru à Tilsit accueillir l'idée du partage, il se demandait si ce prince ne s'était point juré d'en finir avec le Turc et ne réclamerait pas plus que la Moldo-Valachie. Cette exigence se produisant, conviendrait-il de la repousser? Napoléon en jugeait autrement. Il voulait que son idée fût présentée au Tsar sous une forme positive, pressante, mais cette offre formelle ne serait pas son dernier mot. Dans le cas où l'empereur Alexandre insisterait sur le démembrement de la Turquie, Caulaincourt devait ne point s'y refuser, faire observer seulement que la matière était assez grave pour nécessiter, conformément au principe posé à Tilsit, une nouvelle entrevue et une négociation directe entre les deux souverains. On voit que, si désireux qu'il fût à présent d'éviter le partage, Napoléon n'en repoussait pas absolument l'idée, mais ne l'admettait plus qu'à titre subsidiaire, en dernière analyse et comme suprême expédient. C'est ce qu'il prit soin d'ailleurs d'indiquer en personne à son ambassadeur; dans le cours de l'instruction, il est un moment où le secrétaire d'État s'efface, où le maître prend lui-même la parole; une note portée en marge avec cette mention: «dictée par l'Empereur», illumine le fond de sa pensée d'un rapide éclair. «Ainsi, dit-elle, le véritable désir de l'Empereur dans ce moment est que l'empire ottoman reste dans son intégrité actuelle (par ce mot, Napoléon excluait les Principautés, déjà séparées en fait de la domination ottomane), vivant en paix avec la Russie et la France, ayant pour limites le thalweg du Danube, plus les places que la Turquie a sur ce fleuve, telles qu'Ismaïl, si toutefois la Russie consent que la France acquière sur la Prusse une augmentation pareille. Cependant, il est possible que l'idée du partage de l'empire ottoman soit décidée à Pétersbourg. Dans ce cas, l'intention de l'Empereur est de ne point trop choquer cette puissance sur cet objet, préférant faire ce partage seul avec elle, de manière à donner à la France le plus d'influence possible dans le partage, plutôt que de porter les Russes à y faire intervenir l'Autriche. Il ne faut donc point se refuser à ce partage, mais déclarer qu'il faut s'entendre verbalement sur cet objet.»
En somme, Napoléon admettait trois modes de solution pour le litige oriental: en premier lieu, une paix assurant à la Turquie la remise de toutes ses provinces, y compris les Principautés, si le Tsar consentait spontanément à ajourner les projets dont on s'était entretenu à Tilsit; en second lieu, l'abandon à la Russie des Principautés moyennant la mise à notre disposition de la Silésie, et sur cette base Napoléon se déclarait prêt à traiter sur-le-champ; enfin, le partage de l'empire ottoman, sous la condition que les deux empereurs se concerteraient personnellement sur les moyens de le faire tourner au profit commun de leurs États. «Telles sont sur ce point important de politique, concluait l'instruction, les intentions de l'Empereur. Ce qu'il préférerait à tout, serait que les Turcs puissent rester en paisible possession de la Valachie et de la Moldavie. Cependant, le désir de ménager le cabinet de Saint-Pétersbourg et de s'attacher de plus en plus l'empereur Alexandre ne l'éloigne pas de lui abandonner ces deux provinces moyennant une juste compensation à prendre dans les provinces prussiennes; et enfin, quoique très éloigné du partage de l'empire turc et regardant cette mesure comme funeste, il ne veut pas qu'en vous expliquant avec l'empereur Alexandre et son ministre, vous la condamniez d'une manière absolue, mais il vous prescrit de représenter avec force les motifs qui doivent en faire reculer l'époque. Cet antique projet de l'ambition russe est un lien qui peut attacher la Russie à la France, et, sous ce point de vue, il faut se garder de décourager entièrement ses espérances.»