[Note 273: ][ (retour) ] Id.

L'âme sensible et délicate de Caulaincourt était sans défense contre de tels procédés. Il était de ceux qui ne résistent pas à une marque sincère d'intérêt et aiment par réciprocité. Une anecdote, répandue jadis sur son compte dans la société parisienne, le peint à cet égard. On racontait que M. de Caulaincourt, fort empressé auprès des femmes et sachant leur parler, n'en avait négligé qu'une, non la moins aimable; celle-ci en avait conçu un amer dépit et, depuis lors, n'épargnait point dans ses propos le brillant officier, coupable envers elle du crime d'indifférence. Instruit de cette hostilité, Caulaincourt imagina un moyen de se venger, le plus noble à la fois et le plus piquant. Désormais, il n'y eut sorte de prévenances, d'attentions, d'hommages qu'il ne prodiguât à celle qui s'était déclarée son ennemie, et il fit si bien que la dame, ne se bornant pas à abjurer ses préventions, se prit pour lui d'un goût très vif et ne le lui dissimula point. Son triomphe était complet; il ne le fut que trop. En effet, flatté tout à la fois et touché de la révolution opérée dans un cœur qui maintenant se donnait à lui sans réserve, il ne put s'empêcher de partager le sentiment qu'il avait inspiré et aima pour de bon sa conquête. À part les difficultés du début, cette aventure offre quelque analogie avec les rapports qui s'établirent entre M. de Caulaincourt et l'empereur Alexandre. Chargé de plaire et s'y appliquant consciencieusement, le général réussit fort bien dans cette tâche, mais, en même temps, frappé des côtés généreux, magnanimes, poétiques même par lesquels le Tsar se révélait à ses yeux, il lui voua un attachement enthousiaste et durable. On commettrait toutefois une complète erreur en supposant que son admiration pour l'homme ait influencé ses jugements sur le chef d'État. Son zèle vigilant, son sens droit et raffiné, le préservèrent à cet égard de toute illusion, lui permirent d'apprécier constamment la politique russe avec une parfaite clairvoyance, et ce fut son honneur que d'avoir, en toute circonstance périlleuse pour la fortune de Napoléon, reconnu opportunément et montré le danger. Les étroites relations qu'il cultiva avec Alexandre lui servirent au contraire à étudier de près et à bien comprendre ce prince, à agir sur son esprit avec efficacité, à dissiper souvent ses doutes et à prolonger sa confiance. Même, s'il prêta au Tsar une délicatesse de conscience encore supérieure à ce qu'elle était en réalité, si, non content d'apprécier ses nobles qualités, il fut porté parfois à prendre ses séductions pour des vertus, cette tendance ne lui fut pas inutile pour mieux pénétrer et prévoir plus tôt les évolutions d'un prince qui aimait à se montrer guidé en tout par des considérations d'honneur et de sentiment.

C'est ainsi qu'Alexandre lui étant apparu dans la vie privée, spécialement en amour, un chevalier,--c'était le mot qu'il se plaisait à répéter,--il en fut affermi dans l'opinion, très juste au fond, qu'on ne verrait jamais l'empereur russe sacrifier un allié malheureux, et que la Prusse resterait pour lui «l'arche sainte [274]». Une réflexion, à la vérité, se présentait naturellement: si le Tsar tenait par-dessus tout à assurer la délivrance totale de la Prusse, il disposait d'un moyen très simple pour atteindre ce but; qu'il renonçât aux provinces turques, et Napoléon, lié par de formelles déclarations, se trouverait dans l'impossibilité de garder la Silésie. Mais Caulaincourt jugeait que le Tsar n'était plus libre de reculer en Orient, et qu'une sorte de contrat passé avec ses sujets lui faisait une loi d'être exigeant.

[Note 274: ][ (retour) ] Caulaincourt à l'Empereur, 31 décembre 1807.

Par les propos qu'il avait entendus dans les salons de Pétersbourg, par la réception qu'il y avait trouvée, l'ambassadeur avait pu constater que la société russe, dont l'opposition contre le système d'Alexandre se prononçait jusqu'alors ouvertement, avait changé de tactique. Elle se recueillait maintenant, se taisait, s'enfermait dans une attitude expectante, et avant de prononcer un jugement définitif sur l'alliance française, l'attendait à ses fruits. C'était le Tsar en personne qui avait négocié cette trêve; préférant composer plutôt que lutter avec les chefs de l'opposition, il ne leur avait point caché quelles espérances Napoléon lui avait fait concevoir; il leur avait promis, au prix de leur résignation, de vastes conquêtes en Orient, et, comme de telles perspectives avaient le don d'éblouir tous les esprits, l'opinion, prenant acte des confidences impériales, attendait que l'événement vînt les vérifier ou les démentir. Si les avantages annoncés se réalisaient, si la frontière de l'empire s'étendait sans coup férir jusqu'au Danube ou même le dépassait, à une suspension d'hostilités succéderait une paix définitive. Au contraire, que le résultat espéré se fît attendre, que la France laissât douter de sa sincérité, dont Alexandre s'était porté garant, ce monarque verrait aussitôt se produire contre sa politique et sa personne même un redoublement d'attaques d'autant plus pénibles qu'il les sentirait justifiées; il sortirait de cette épreuve convaincu d'avoir donné dans un piège, peut-être menacé dans son pouvoir et sa vie, au moins atteint dans son prestige de souverain, amoindri, compromis aux yeux de ses sujets, et sa légitime susceptibilité ne pardonnerait pas à l'empereur des Français cette mortelle humiliation. Caulaincourt jugeait donc que la question, quittant le domaine politique pour se transporter sur le terrain infiniment plus délicat de l'amour-propre et du point d'honneur, avait pris une acuité redoutable; suivant lui, l'instant était venu où il fallait que l'Empereur s'attachât définitivement Alexandre, sous peine de se l'aliéner à jamais. Alors, comme son dévouement ne se ménageait pas et parlait avec franchise, au risque de déplaire, il voulut confier à son maître toute la vérité, telle qu'elle lui apparaissait; il le fit en termes émus, courageux et pressants:

«Sire, écrivait-il à l'Empereur le 31 décembre, l'alliance de la Russie avec Votre Majesté, et surtout la guerre avec l'Angleterre, ont renversé toutes les idées de ce pays; c'est, on peut le dire, un changement de religion.» L'ambassadeur explique ensuite qu'Alexandre se juge engagé d'honneur à procurer aux Russes des avantages en Orient en échange des sacrifices que leur impose la guerre avec l'Angleterre: «Voilà sa position, ajoute-t-il, ou pour mieux dire son embarras, car son honneur de chevalier lui ferme la porte que Votre Majesté lui ouvre pour en sortir en Prusse... Certes, l'empereur triomphera de tous les obstacles si son opinion ne change pas, mais, si lui se croit trompé et le ministre qui a cru attacher son nom à de glorieux avantages dupe de sa confiance dans ce que l'empereur lui a annoncé, on ne peut calculer les conséquences de sa réflexion [275]

[Note 275: ][ (retour) ] Lettre du 31 décembre 1807.

Un peu plus tard, s'éclairant encore mieux, Caulaincourt reconnut que les motifs dont s'inspiraient les résistances et les demandes d'Alexandre n'étaient pas exclusivement d'ordre sentimental. Si le Tsar nous refusait obstinément la Silésie, c'était moins par compassion ou sympathie envers la maison de Prusse que par une sollicitude inquiète pour les intérêts de son empire. Alexandre et Roumiantsof avaient immédiatement compris que Napoléon destinait la Silésie à renforcer l'État de Varsovie; subissant malgré tout l'influence des sinistres pronostics de Tolstoï, prompts d'ailleurs à accueillir des bruits qui répondaient à leurs secrètes terreurs, ils craignaient que cet avantage ne devînt pour le grand-duché le prélude d'une complète transformation. L'idée prêtée par eux à Napoléon de rétablir la Pologne, au lieu d'une simple velléité, leur apparaissait désormais comme une intention ferme, prête à se réaliser; leurs soupçons prenaient corps, de vagues appréhensions se transformaient en mortelles alarmes, et le germe de mésintelligence introduit entre les deux empires par la création du grand-duché, mûri rapidement par les circonstances, faisait éclosion. Si l'empereur de Russie et son ministre parlaient continuellement de la Prusse, ils pensaient surtout à la Pologne, et c'était dans la crainte de voir cette dernière renaître de ses cendres, dans une arrière-pensée destinée à exercer désormais sur leurs rapports avec Napoléon une influence prépondérante et fatale, qu'il fallait chercher le secret de leur véhémente opposition au projet sur la Silésie. «La demande de Berlin effaroucherait peut-être moins [276]», écrivait Caulaincourt, et ces mots caractérisaient la situation. Quant à la Turquie, si l'empereur Alexandre tenait grand compte des aspirations de son peuple, il leur donnait raison, s'y associait pleinement, et une parfaite communauté de vues, d'espérances, existait sur ce point entre le gouvernement et l'opinion.

[Note 276: ][ (retour) ] Lettre à l'Empereur du 17 février 1808.

Le Tsar obéissait donc à des mobiles moins désintéressés que Caulaincourt ne l'avait d'abord supposé; mais l'ambassadeur n'en avait pas moins abouti, du premier coup, à des conclusions rigoureusement exactes. Oui, l'alliance de Tilsit passait par une phase critique et décisive. Les deux questions qui, depuis un siècle, avaient empêché tout rapprochement durable entre la France et la Russie, celles d'Orient et de Pologne, reparaissaient aujourd'hui, concurremment soulevées, et Napoléon, en essayant de résoudre la première par la seconde, n'avait fait que la compliquer. Que l'une ou l'autre demeurât en suspens, prolongeant l'incertitude présente, l'alliance ne se romprait pas immédiatement, mais ce qui en faisait la substance et la force, c'est-à-dire la foi d'Alexandre dans les bienfaits de cette union, disparaîtrait sans retour et ne laisserait subsister qu'une enveloppe desséchée, prête à tomber au premier choc. Si tout pouvait se réparer encore, c'était à la condition que Napoléon dissipât les défiances de la Russie et du même coup contentât ses ambitions; il devenait nécessaire de la rassurer au sujet de la Pologne, il demeurait urgent de la satisfaire aux dépens de la Turquie.