CHAPITRE VI

ÉVOLUTION VERS L'ORIENT

Napoléon apprend qu'Alexandre lui refuse la Silésie et revendique les Principautés.--Son voyage en Italie; sa visite à Venise.--Vision de l'Orient.--Napoléon songe plus sérieusement au partage de la Turquie et veut s'en faire un moyen d'atteindre sa rivale.--Vue prophétique de l'avenir.-- L'Angleterre vulnérable en Asie.--Rêve persistant d'une expédition contre les Indes.- -Trois routes pour accéder aux Indes, celle de Suez, celle du Cap, celle de l'Asie centrale; Napoléon a essayé de les employer successivement.--Projets de Paul Ier.--Rapports avec la Perse.--Un ambassadeur de Feth-Ali au château de Finkenstein.--Traité qui nous assure le passage à travers la Perse.-- Mission topographique.--Napoléon songe à combiner le partage et l'expédition.-- Véritable caractère de ses projets sur l'Asie.--Conversations avec Talleyrand.-- Système de guerre embrassant le monde.--Efforts pour soulever et employer contre l'Angleterre tous les États de l'Europe méridionale: corrélation entre les projets sur l'Espagne et ceux dont la Turquie est l'objet.-- Hésitations de l'Empereur.--Toujours l'Égypte.--Napoléon veut gagner du temps.-- Nouveau courrier de Caulaincourt; instances plus vives de la Russie.--L'Autriche invitée éventuellement au partage.--Conversation avec Metternich.-- Importante dépêche à Caulaincourt du 29 janvier 1808: elle témoigne des irrésolutions de l'Empereur.--Retour de Savary.--Questions posées à Caulaincourt.--Nécessité temporaire de l'alliance russe.--L'Angleterre s'affirme intraitable; discours du trône; débats au Parlement.--Courroux de Napoléon; il se jure d'anéantir l'Angleterre et fait part à Alexandre de ses conceptions colossales.

Napoléon apprit pour la première fois en décembre 1807, par les rapports de Savary antérieurs à l'entrée en fonction de Caulaincourt, que l'empereur Alexandre lui refusait la Silésie. Il avait reçu, d'autre part, la mise en demeure du 18 novembre et savait que le Tsar affirmait ses prétentions sur les Principautés. Si Caulaincourt ne réussissait pas mieux que Savary à faire agréer l'échange proposé, il ne resterait qu'un moyen pour satisfaire la Russie et indemniser la France, ce serait de partager en commun la Turquie. Après avoir fait allusion à ce suprême parti dans ses instructions écrites, dans ses entretiens, en posant ses réserves et sans dissimuler ses répugnances, Napoléon se résoudrait-il à l'adopter?

Les dépêches de Savary l'avaient rejoint à Venise. Depuis quelques semaines, il visitait son royaume transalpin, charmé toujours de revoir le théâtre de ses premiers exploits, désireux aussi d'inspecter ces États vénitiens qu'Austerlitz lui avait donnés, et de mettre en valeur ce nouveau domaine. Il passa à Milan, parcourut rapidement la Lombardie, semant les institutions utiles, les germes féconds. Venise l'arrêta plus longtemps: il s'occupa de ranimer cette cité morte, et l'on remarqua qu'il y fit plus en quatre jours que le gouvernement autrichien en quatre ans. À Venise, il se retrouvait au seuil de l'Orient; c'était là qu'en 1797 ces régions lui étaient apparues, qu'elles l'avaient tenté, qu'il s'était senti initié et intéressé au problème de leur sort [277]; à dix ans de distance, la même vision révélatrice se reproduisit-elle? Revenu au bord de l'Adriatique, dont il tenait désormais les deux rives et, par Corfou, gardait l'entrée, contemplant ce golfe profond qui s'ouvre sur les mers grecques et dont il voulait faire une rade française, éprouva-t-il plus vivement le désir d'utiliser cette précieuse base d'opérations? Céda-t-il de nouveau à l'appel de l'Orient, et cette attraction contribua-t-elle autant que les exigences russes à diminuer ses préventions contre la grande entreprise? Nous le croirions volontiers, car la vue des lieux saisissait fortement son imagination et parfois décidait de ses projets. Ce qui est certain, c'est que son esprit se met de nouveau à évoluer vers l'Orient. De Venise, il écrit à Savary: «Mon premier but, comme le premier sentiment de mon cœur, est de modifier ma politique de manière à accorder mes intérêts avec ceux de l'empereur Alexandre [278]», et ces paroles semblent promettre implicitement l'abandon de la Turquie. D'Udine, il mande à Marmont:«Envoyez-moi toujours les renseignements que vous pourrez sur la valeur des différentes provinces de la Turquie d'Europe, sans cependant vous compromettre en prenant ces renseignements, ainsi que sur la nature des choses [279]. «Après avoir soulevé à Tilsit la question du partage, après l'avoir ajournée et réservée en novembre, il y revient aujourd'hui, ne la tranche pas encore, mais la remet à l'étude et en délibère avec lui-même.

[Note 277: ][ (retour) ] Voy. l'ouvrage de M. le comte Boulay de la Meurthe, le Directoire et l'expédition d'Égypte, p. 17 et 18.

[Note 278: ][ (retour) ] Corresp., 13384.

[Note 279: ][ (retour) ] Corresp., 13386.

Fidèle à son procédé, il n'entendait point s'insurger contre l'inévitable, mais l'assouplir et le façonner suivant ses vues; il conserverait ainsi la direction des événements; au lieu de les subir, il les maîtriserait. La subversion de l'Orient, limitée au partage des provinces turques, restait grosse de périls, puisqu'elle risquait d'attirer les Anglais en Égypte, mais la même opération, si on la poussait jusqu'à ses plus audacieuses conséquences, si on lui donnait un couronnement gigantesque, loin de profiter à nos rivaux, ne pourrait-elle devenir contre eux un instrument de ruine et de destruction?