Les contrées ottomanes, en particulier ces péninsules de Thrace et d'Asie Mineure qui se rapprochent et s'affleurent par leurs extrémités, ne possèdent pas seulement une valeur intrinsèque: leur position géographique double leur importance; elles marquent le point de soudure, forment le lien terrestre entre l'Europe et l'Asie. Or, c'était dans cette lointaine Asie que l'Angleterre avait été chercher ses plus précieuses possessions, que cette puissance maritime avait pris terre et s'était faite continentale: n'était-ce point là qu'il appartenait au maître de la terre de la saisir et de la frapper? Aux Indes, l'immensité des domaines conquis par la Grande-Bretagne nuit à la solidité de son pouvoir; quelques milliers d'Européens règnent sur des millions d'indigènes, population molle, d'apparence résignée, mais facile à émouvoir, agitée d'invisibles remous et de sourds frémissements. Sur cette base instable, l'édifice de la domination anglaise s'élève éblouissant et fragile; pour l'abattre, il suffirait de le toucher. Aussi l'Angleterre a-t-elle reconnu de tout temps la nécessité de défendre de loin ses possessions indiennes, d'en interdire et d'en commander les avenues. Les États musulmans qui s'échelonnent depuis la vallée de l'Indus jusqu'à la Méditerranée, principautés afghanes, Perse, Turquie même, lui ont toujours apparu comme les remparts indispensables de son empire oriental, et nous lui avons entendu proclamer de nos jours qu'aux murs de Constantinople commencent les défenses de l'Inde. Pénétré de cette vérité, Napoléon songeait à faire de l'Orient turc le point de départ d'une marche vers les profondeurs de l'Asie. Que la France et la Russie s'unissent dans un grand effort, que la Turquie soit broyée ou asservie, la Perse utilisée, que les armées combinées, débouchant de l'Asie Mineure, viennent prendre position sur les hauts plateaux qui bordent et dominent le bassin de l'Euphrate, aucun obstacle insurmontable ne se dressera plus entre elles et les possessions anglaises. La mer seule, peuplée de vaisseaux ennemis, peut limiter leur essor: de l'Euphrate à l'Indus, elles n'auront que des populations barbares à écarter, des distances à franchir, la nature à vaincre, la terre à parcourir, et peut-être est-il moins difficile à la France d'aller aux Indes que de franchir le pas de Calais.
Dans sa lutte contre l'éternelle ennemie, l'Empereur avait toujours combiné deux systèmes, faisant prédominer alternativement l'un ou l'autre. Tantôt il s'adonnait plus particulièrement à l'idée d'une descente, voulait saisir l'Angleterre dans son île et la prendre à l'abordage; tantôt il préférait l'attaquer sur tous les points où elle avait égrené ses stations navales ou commerçantes; contre cette puissance diffuse, il rêvait alors, d'agir en tous lieux, mais surtout dans ces régions de l'Asie où se découvrait pour elle une inépuisable source de richesses, dans cette colonie qui devenait un empire; depuis dix ans, il laissait le projet contre l'Inde planer sur l'avenir, prenant des formes diverses et successives.
En 1797, tandis que le Directoire prépare une descente en Irlande, Bonaparte organise le corps expéditionnaire d'Égypte, en fait «l'aile droite de l'armée d'Angleterre», et le destine à nous ouvrir par Suez un chemin vers le plus bel établissement de nos ennemis [280]. L'Égypte fut conquise par Bonaparte, mais ravie à ses lieutenants, et le Premier consul dut chercher d'autres voies pour accéder aux Indes. La Russie parut un instant les lui offrir. Paul Ier s'était donné à lui, et déployait à le seconder l'ardeur passionnée qu'il avait mise naguère à nous combattre: ce monarque caressa l'idée d'une expédition franco-russe à travers l'Asie [281], et son rêve ne finit qu'avec sa vie. Paul disparu, la Russie se referme et dresse à nouveau entre nous et l'Asie sa masse impénétrable. Cependant, Napoléon ne renonce pas encore à ses projets d'attaque ou au moins de diversion dans les Indes: en 1805, alors qu'il prépare l'invasion de l'Angleterre et semble concentrer la puissance française entre Boulogne et Dunkerque, il médite de faire doubler le cap de Bonne-Espérance à trois escadres et de les pousser jusqu'aux rivages de la grande péninsule asiatique [282].
[Note 280: ][ (retour) ] Boulay de la Meurthe, le Directoire et l'expédition d'Égypte, p. 15.
[Note 281: ][ (retour) ] Voy. notamment Rambaud, Histoire de Russie, 524-25.
[Note 282: ][ (retour) ] Corresp., 8279.
Quelques mois plus tard, Trafalgar lui interdit de nouveau l'Océan, mais voici que la route des Indes semble se rouvrir par terre. La Turquie revient à notre alliance, et, au delà de l'empire du Grand Seigneur, d'aventureux agents retrouvent la Perse. Là, le bruit de nos victoires les a précédés: sur le trône des Sofis, ils aperçoivent un monarque admirateur de Napoléon et jaloux de se mettre à son école. Le schah Feth-Ali se déclare l'ami du grand empereur d'Occident, lui envoie des présents, demande des officiers pour discipliner ses troupes, des fusils pour les armer, réclame notre secours contre la Russie et offre le sien contre l'Angleterre. Napoléon comprend aussitôt que la Perse, seul état à demi policé de l'Asie supérieure, grâce à ses ressources, à ses routes, à son semblant d'organisation, peut nous frayer le passage et nous guider jusqu'aux établissements anglais. Ce concours inattendu stimule son audace; l'idée de gagner les Indes par l'Asie se réveille en lui et prend corps.
Des relations s'établissent avec la Perse; un ambassadeur de Feth-Ali part pour l'Europe. Il rejoint Napoléon en Pologne, pendant l'hiver de 1807, au fort de la lutte contre la Russie. L'Empereur le reçoit à son quartier de Finkenstein, entre deux batailles, au milieu de ses troupes bivouaquant sur la terre glacée, et cette apparition guerrière évoque, aux yeux de l'Oriental, l'image de ces conquérants asiatiques qui n'avaient d'autre capitale que leur camp et qui gouvernaient de leur tente la moitié de l'univers. De Finkenstein, l'ambassadeur est ramené à Varsovie: une négociation s'engage; Napoléon suit son idée; il fait signer au Persan un traité où se remarque la disposition suivante: «S'il était dans l'intention de S.M. l'empereur des Français d'envoyer par terre une armée pour attaquer les possessions anglaises dans l'Inde, S.M. l'empereur de Perse, en bon et fidèle allié, lui donnerait passage sur son territoire.» En même temps, le général Gardane est envoyé en Perse, mais cet ambassadeur est surtout le chef d'une mission topographique chargée d'étudier la configuration du pays, ses ressources, et les moyens d'y faire cheminer une armée. En trois mois, ces renseignements devront être pris; Gardane les transmettra alors à son maître, après avoir fait ratifier le traité qui nous ouvre l'intérieur de l'Asie [283].
[Note 283: ][ (retour) ] Le texte du traité et les instructions du général ont été publiés dans l'ouvrage intitulé: «Mission du général Gardane en Perse sous le premier empire», par le comte Alfred de Gardane. Paris, 1865, p. 71-94. Cf. Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon, publiées par M. Pierre Bertrand, février à avril 1807.
Cependant la Russie cède à nos armes et demande la paix. Les deux empereurs se rencontrent, se comprennent, s'accordent, mettent en commun leurs haines et leurs ambitions. Dans cette alliance, Napoléon voit une raison de plus pour agir en Asie; que ne pourra-t-il dans cette partie de l'ancien monde, s'il joint aux facilités que lui promet Feth-Ali celles que lui offrait Paul Ier, s'il dispose à la fois de la Perse et de la Russie? À Tilsit, il s'ouvre de son dessein à Alexandre, lui parle de l'expédition projetée et lui demande de s'y associer; quatre mois plus tard, Caulaincourt était chargé de reprendre cet entretien dès son arrivée à Pétersbourg [284]. Alexandre et Roumiantsof accueillirent alors nos propositions avec quelque réserve [285]: plus près des lieux, mieux placés pour connaître les difficultés de l'entreprise, la barbarie des peuples, l'immensité des distances, ils ne partageaient guère les illusions de Paul Ier, mais évitaient de prononcer un refus, et l'on sentait qu'ils pourraient se prêter à nos vues, sinon par conviction, au moins par complaisance. Seulement, la Russie ne nous fournirait pas un concours gratuit; elle voudrait des avantages proportionnés aux risques à courir et, croyant peu à de problématiques conquêtes au delà des déserts, demanderait dès à présent des réalités positives; avant d'agir en Asie, elle se ferait payer en Europe. Napoléon sentait que même l'abandon des Principautés ne la déciderait pas, qu'il serait nécessaire de lui accorder, aux dépens de la Turquie, des concessions définitives, extraordinaires, et peu à peu germait en lui cette pensée dont l'exécution semblait défier les forces humaines: greffer l'expédition aux Indes sur le partage de l'empire ottoman.