[Note 284: ][ (retour) ] Voy. à l'Appendice les instructions de Caulaincourt.

[Note 285: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 31 décembre 1807. Archives des affaires étrangères, Russie, 144.

Croyait-il sincèrement à la possibilité d'atteindre les Indes? De nos jours, la Russie a employé un tiers de siècle pour opérer sa percée à travers l'Asie et se glisser jusqu'au pied des montagnes à peine franchissables qui forment le portail de l'Inde. Prévoyant ce mouvement de la Russie par une intuition prophétique, Napoléon pensait-il le lui faire exécuter d'un bond, sous son impulsion, à son commandement, guidée et entraînée par quelques milliers de Français? Si tel était réellement son espoir, on ne peut que s'arrêter confondu devant cet excès d'audace, joint à une pénétration si profonde de l'avenir. L'alliance de la Perse, il est vrai, rendait l'entreprise moins chimérique. Dans notre siècle, les agents et les soldats du Tsar, obligés d'éviter le territoire persan, ont dû le contourner par le Nord, s'acheminer à travers les steppes du Turkestan, et n'ont pu s'approcher de l'Inde qu'après un prodigieux circuit. En 1808, la Perse, assise sur ce plateau de l'Iran qui constitue la position maîtresse entre la vallée de l'Euphrate et les régions de l'Inde, nous ouvrait vers celles-ci une route plus naturelle et plus directe, celle qu'ont toujours suivie les conquérants et les marchands. Mais le concours de la Perse eût-il été sincère ou du moins effectif? Quelles que fussent les dispositions de Feth-Ali, son gouvernement restait désordonné, mal obéi; l'intrigue en déterminait les mouvements, la corruption les suspendait. La Perse nous eût-elle admis sur son territoire, elle en eût refusé l'accès à nos alliés, à ces Russes dans lesquels elle s'était habituée à voir de dangereux ennemis.

Ces difficultés ne pouvaient échapper à Napoléon, et pourtant, à lire les instructions de Gardane, si nettes, si détaillées, l'intention de marquer les étapes d'une marche future apparaît distinctement chez l'Empereur. Il est toutefois une particularité de son esprit que l'on ne saurait négliger dans l'appréciation de si invraisemblables projets. Alors même qu'il se laissait attirer par eux, il était loin d'en méconnaître le caractère aventureux, romanesque, de s'abuser sur leurs probabilités de succès. Seulement, comme la force et la passion calculatrices, par un phénomène peut-être unique, égalaient en lui la puissance imaginative, dès que l'un de ces desseins fixait son attention, il aimait à se le représenter sous une forme précise, concrète, avec des contours arrêtés, des lignes bien définies, et ses rêves mêmes prenaient une forme mathématique. De ce qu'il ait sérieusement étudié la traversée de l'Asie, on ne peut inférer avec certitude qu'il se soit flatté d'introduire l'une de ses armées dans les Indes, au moins d'un seul élan. Sa véritable pensée,--elle ressort de sa correspondance complétée par d'autres témoignages [286],--paraît avoir été moins irréalisable et plus pratique.

[Note 286: ][ (retour) ] Corresp., lettres du 2 février 1808, XVI, 586, et du 17 février 1808, n° 13573. Cf. les instructions de Caulaincourt, in fine.

Lorsqu'il songeait à prononcer un mouvement impétueux de la France et de la Russie vers les contrées asiatiques, son but immédiat était moins d'y infliger à l'Angleterre une blessure matérielle qu'une atteinte morale, d'ébranler son prestige et de détruire sa sécurité; pour que ce résultat fût obtenu, il n'était point nécessaire que l'arrivée aux Indes s'effectuât, mais seulement qu'elle devînt moins impossible, et l'Empereur méditait une démonstration plutôt qu'une attaque. Il suffirait à nos colonnes de dépasser le Bosphore pour que leur apparition fît tressaillir l'Asie: à travers les solitudes de ce continent dépeuplé, dans ces espaces vides où tout retentit, le bruit de nos pas éveillerait des échos sans fin et se répercuterait jusqu'aux Indes; il y sèmerait l'espoir chez les peuples, l'épouvante chez leurs maîtres. L'Angleterre sentirait chanceler son empire; voyant la nation qui avait reculé les limites du possible se mettre en position de la frapper mortellement, elle craindrait une attaque dont le nom de Napoléon doublerait les chances, traiterait pour la prévenir, et son orgueil succomberait devant cette suprême menace.

Telles étaient les pensées que Napoléon roulait dans son esprit en revenant d Italie; on peut croire qu'elles l'avaient hanté durant les longues heures de la route. Le 1er janvier 1808, arrivant aux Tuileries, sans prendre aucun repos, il s'enferme avec Talleyrand et converse avec lui cinq heures [287]. S'il avait laissé le prince de Bénévent échanger le ministère contre la dignité de vice-grand électeur, il aimait toujours à prendre ses avis, le consacrait aux grandes affaires, après l'avoir déchargé des autres, et le tenait en réserve pour les consultations de haute politique. Ses conférences avec lui se répétèrent plusieurs jours et furent remarquées; il y dévoila son double projet, celui dont la Turquie serait victime, celui dont les Indes pourraient devenir l'objet, et, malgré les objections de Talleyrand, laissa voir que l'un et l'autre le sollicitaient fortement [288].

[Note 287: ][ (retour) ] Tolstoï à Roumiantsof, 29 décembre-9 janvier, 30 décembre-11 janvier 1808, archives de Saint-Pétersbourg.

[Note 288: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 144 à 150, d'après des conversations tenues avec Talleyrand. Celui-ci disait confidentiellement à l'envoyé autrichien, le 16 janvier 1808: «L'Empereur nourrit deux projeté; l'un est fondé sur des bases réelles, l'autre est du roman. Le premier est le partage de la Turquie, le second celui d'une expédition aux Indes orientales... Vous savez que de nouveaux bouleversements n'entrent point dans mes plans; mais rien ne peut influer, sous ce rapport, sur les déterminations de l'Empereur, dont vous connaissez le caractère...» Cf. Beer, Die orientalisclie Politik Oesterreichs, 171- 174, et Zehn Jahre œsterreischicher Politik, 303-308.

Ce n'était là pourtant qu'un côté de plus vastes desseins, l'une des parties d'un système englobant le monde. D'autres préoccupations, dont chacune eût pu paraître exclusive et absorbante, se partageaient alors l'Empereur. À cette heure, il complète et renforce l'occupation du Portugal, envoie de nouvelles divisions au delà des Pyrénées, insinue son armée au cœur de l'Espagne, étend sans bruit la main sur ce royaume; en Italie, après avoir occupé l'Étrurie, Parme, Plaisance, il décrète la saisie des États romains et entame contre le chef de l'Église une lutte fatale à sa mémoire. Ces actions multiples, il les mène de front avec ses méditations sur l'Orient, et, loin que tant d'entreprises commencées ou préparées se fassent diversion dans son esprit, il les appelle à se compléter et à s'appuyer réciproquement. À ses yeux, l'identité de but forme leur lien: il ne les envisage pas isolément, mais voit en elles autant d'opérations convergentes dont la réunion doit accabler l'Angleterre et la jeter anéantie à ses pieds. La passion de conquérir définitivement la paix, par la réduction de l'Angleterre, prend alors chez lui un caractère plus impérieux et plus despotique; elle surexcite, féconde, égare tour à tour son génie, lui inspire des combinaisons toujours ingénieuses et profondes, mais démesurées, lui dicte l'emploi de moyens extraordinaires, surhumains, qui violent les lois ordinaires de la politique autant que le droit des nations. Étreignant l'Allemagne, croyant à la possibilité de s'assurer la Russie qui lui garde le Nord, il juge l'instant venu d'organiser le midi de l'Europe pour la lutte contre la puissance maritime et coloniale des Anglais. Dans le Midi, plusieurs États, par principe ou débilité, se dérobent encore à ce qu'il attend d'eux, et leur faiblesse les rend accessibles à l'action de sa rivale. Il faut que ces États reprennent consistance sous sa main, ne se ferment pas seulement aux ennemis, mais s'emploient contre eux, se laissent pénétrer, transformer, soulever, qu'ils cèdent à notre impulsion ou qu'ils disparaissent, car leurs ressources, leurs populations doivent être utilisées pour la cause commune, et leurs territoires doivent nous livrer passage jusqu'aux points occupés ou menacés par l'Angleterre. Déployant la puissance française autour de la Méditerranée, Napoléon veut lui faire embrasser ce vaste bassin depuis l'une de ses extrémités jusqu'à l'autre, afin d'en former une seule et immense base d'opérations, et c'est la même pensée qui le pousse à diriger son aile droite vers Gibraltar, à prolonger son aile gauche au delà du Bosphore.