Napoléon s'adonnait avec ardeur aux préparatifs de l'expédition, quand de fâcheuses nouvelles lui arrivèrent de Corfou. Si le gros des forces anglaises avait déserté la Méditerranée, des croisières y étaient demeurées, et l'une d'elles, faisant bonne garde autour des Sept-Îles, empêchait le ravitaillement [307]. Nos renforts, nos convois étaient interceptés: au 1er janvier, rien n'était arrivé à destination, et quelques jours après, le roi Joseph signalait franchement l'insuffisance des moyens employés pour assurer la défense [308]. Les Anglais pouvaient reparaître à l'improviste en grand nombre, et le danger devenait imminent. Aux yeux de Napoléon, la Sicile elle-même était moins importante que Corfou; la conquête de la première eût tout facilité, mais la perte de la seconde empêcherait tout. Obviant au plus pressé, l'Empereur résolut d'abord d'employer au ravitaillement de Corfou les deux flottes dont il disposait; Ganteaume reçoit l'ordre, aussitôt que l'escadre de Rochefort aura été signalée devant Toulon, de se porter à sa rencontre et de la rejoindre au large; il poussera ensuite droit à Corfou, y jettera son chargement de munitions et d'approvisionnements, protégera le passage des convois, mettra la place à l'abri de toute atteinte. En même temps Napoléon écrit au général César Berthier, gouverneur des Sept-Îles, pour lui annoncer l'arrivée de ce secours et lui ordonner, s'il est attaqué, de tenir jusqu'à la dernière extrémité [309]; à Joseph, il écrit de concentrer tous ses efforts sur la défense de Corfou et ne fait plus d'allusion à la descente en Sicile.

[Note 307: ][ (retour) ] Id., 13418.

[Note 308: ][ (retour) ] Le roi Joseph à l'Empereur, 12, 18 et 23 janvier 1808.

[Note 309: ][ (retour) ] Corresp., 13504.

À quelques jours de là, sa pensée se modifie encore et s'enhardit: de nouvelles possibilités lui apparaissent. Puisque la jonction des deux flottes va nous assurer dans la Méditerranée une supériorité passagère, mais réelle, pourquoi ne pas associer les deux opérations, aller d'abord à Corfou, puis en Sicile? Une telle expédition, qui offre toutes les chances de réussite, serait vraiment d'un effet décisif pour nos projets sur l'Orient et de nature à fixer nos irrésolutions; elle enlèverait aux Anglais leur base d'opérations et du même coup assurerait la nôtre; c'est à la tenter que Napoléon se résout en fin de compte, et il formule dans ce sens ses dernières instructions. Ganteaume se dirigera d'abord sur Corfou, puis, après avoir pourvu à la sûreté de ce poste, pénétrant dans le détroit de Messine, fournira à notre armée de Naples, que Joseph tiendra toute prête à passer, les moyens de prendre pied en Sicile [310].

[Note 310: ][ (retour) ] Id., 13534.

Ces mesures sont ordonnées le 7 février; elles ont donc été arrêtées pendant les jours précédents, c'est-à-dire à l'instant où Napoléon proposait le partage à l'empereur de Russie, et la connexité entre ces deux mouvements de sa volonté apparaît indéniable. Elle s'accuse jusque par certains rapprochements d'expression: dans la dépêche à Caulaincourt du 29 janvier, Napoléon indiquait l'avantage de différer le partage «jusqu'au jour où l'on aurait arraché aux Anglais l'empire de la Méditerranée [311]». Dans ses instructions pour Ganteaume, il signale «la grande importance d'avoir la Sicile, ce qui change la face de la Méditerranée [312]». Il considère ainsi la conquête de cette mer comme désormais réalisable, imminente, et juge que la condition principale à laquelle il avait subordonné le partage peut se trouver accomplie. En même temps il tient à Joseph, au sujet de Corfou, un langage de plus en plus frappant, caractéristique dans son mystère: «Corfou est tellement important pour moi, lui écrit-il, que sa perte porterait un coup funeste à mes projets... Souvenez-vous de ce mot: dans la situation actuelle de l'Europe, le plus grand malheur qui puisse m'arriver est la perte de Corfou [313]

[Note 311: ][ (retour) ] Voy. p. 139.

[Note 312: ][ (retour) ] Corresp., 13534.

[Note 313: ][ (retour) ] Id., 13537, 13540.