Bientôt, il s'explique davantage. Après quelques semaines, quand la flotte de Ganteaume a ravitaillé les îles Ioniennes, mais a manqué la Sicile et est venue reprendre haleine à Toulon, ce demi-succès excite l'Empereur plus qu'il ne le décourage. En mars, dans un aperçu d'ensemble adressé au ministre Decrès sur la distribution et l'emploi possible de toutes ses forces navales, lorsqu'il a détaillé les mesures à prendre dans le Nord, il ajoute: «En même temps j'aurai à Corfou, à Tarente et à Naples, des préparatifs pour une expédition de Sicile ou d'Égypte [314].» Puis il reprend et complète sa pensée, n'admet plus l'alternative entre l'expédition de Sicile et celle d'Égypte, les montre inséparables et se rattachant toutes deux aux événements dont la Turquie deviendra le théâtre; après avoir indiqué par quelles manœuvres il espère masquer aux Anglais ses vues sur l'Océan et la Méditerranée occidentale, il renonce à leur donner le change du côté de l'Orient, laisse entendre que l'attaque de l'empire ottoman par terre fera éclater nos projets maritimes, et il termine par cette phrase: «Il sera si évident qu'on en veut à la Sicile et à l'Égypte, les opérations qui se feront à Constantinople l'indiqueront tellement que les Anglais ne pourront pas s'y tromper [315]

[Note 314: ][ (retour) ] Id., 13708

[Note 315: ][ (retour) ] Corresp., 13708.

Ainsi, la pensée d'envahir la Turquie et de menacer les Indes existait toujours et plus fortement chez l'Empereur. S'ensuivait-il qu'elle eût pris en lui la valeur d'une décision irrévocable? Surtout Napoléon croyait-il que la double opération pût être définitivement arrêtée et s'accomplir dans les étroits délais que spécifiait sa lettre, avec une rapidité foudroyante et miraculeuse? Il est plus vraisemblable que l'une de ses intentions, lorsqu'il écrivait la lettre du 2 février, était au contraire, tout en se ménageant la possibilité d'un accord ultérieur avec la Russie, d'échapper à tout engagement prématuré, grâce à un débat dont l'importance et la complexité fourniraient matière à multiplier les incidents. Pour calmer l'impatience de la Russie, il la conviait à discuter dès à présent avec lui l'entreprise qu'il avait imaginée et tenait en réserve comme suprême moyen contre l'Angleterre, sans juger que l'exécution dût en être immédiatement poursuivie ou même concertée. Obsédé plus impérieusement par le rêve qui le hantait depuis plusieurs mois, il le continuait tout haut devant Alexandre, dans le but d'enchanter ce monarque, de lui faire tout oublier et tout supporter, dans le but aussi de préparer avec lui les moyens de transformer en réalités les plus audacieuses conceptions, mais seulement si l'avenir en donnait le pouvoir et en démontrait la nécessité.

Aussi bien, dans son principe même, le projet restait incertain; sa mise à effet dépendait d'un concours de circonstances. Il fallait que les opérations préliminaires dans la Méditerranée eussent un plein succès, que l'affaire d'Espagne fût facilement réglée, que l'on pût s'accorder avec Alexandre sur la répartition des territoires ottomans. Pour le cas où l'une ou l'autre de ces conditions ferait défaut, Napoléon n'excluait point de ses rapports avec la Russie les autres moyens d'entente qu'il avait proposés ou envisagés. Comme toujours, ses combinaisons ont plusieurs faces, et il les laisse alternativement paraître, suivant les interlocuteurs auxquels il s'adresse. Dans les premiers jours de février, tandis qu'il écrit au Tsar, il invite Tolstoï à la chasse et en profite pour lui parler longuement. S'il se garde de livrer à l'ambassadeur, dont il se défie, ce qu'il vient de communiquer au souverain, s'il se borne à l'une de ces conversations abondantes, prolixes, souvent contradictoires, par lesquelles il excelle à déconcerter ses interlocuteurs et à masquer sa pensée, il effleure néanmoins tous les modes de solution et n'en repousse aucun: il pourra consentir au partage, dit-il, «par complaisance pour l'empereur Alexandre [316]»; il ne rejette pas l'idée de laisser simplement la Russie s'étendre jusqu'au Danube, alors même que la France évacuerait la Prusse: toutefois, il redemande encore la Silésie, mais déclare toujours et avec une grande énergie qu'il est prêt à y renoncer, à la restituer sur-le-champ, si la Russie se retire des Principautés [317]. Il ne se montre invariable qu'en un point, la nécessité de frapper un grand coup contre l'Angleterre et de l'atteindre en Asie: si l'on ne détruit pas la Turquie, on pourra se servir d'elle et emprunter pacifiquement son territoire jusqu'aux confins de la Perse; c'est l'Euphrate qu'il faut atteindre: «Une fois sur l'Euphrate, rien n'empêche d'arriver aux Indes; ce n'est pas une raison pour échouer dans cette entreprise parce qu'Alexandre et Tamerlan n'y ont pas réussi: il s'agit de faire mieux qu'eux [318]

[Note 316: ][ (retour) ] Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1808, archives de Saint-Pétersbourg.

[Note 317: ][ (retour) ] Prenant son chapeau des deux mains, écrit Tolstoï, et le jetant à terre, il me tint ce discours trop remarquable pour ne pas être transcrit mot à mot: Écoutez, monsieur de Tolstoï, ce n'est plus l'empereur des Français qui vous parle, c'est un général de division qui parle à un autre général de division: Que je sois le dernier des hommes si je ne remplis pas scrupuleusement ce que j'ai contracté à Tilsit, et si je n'évacue pas la Prusse et le duché de Varsovie lorsque vous aurez retiré vos troupes de la Moldavie et de la Valachie. Comment pouvez-vous en douter? Je ne suis ni un fou ni un enfant pour ne pas savoir ce que je contracte, et ce que je contracte, je le remplis toujours.» Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1808, archives de Saint-Pétersbourg.

[Note 318: ][ (retour) ] Id.

Tout étant dirigé contre l'Angleterre, il était évident, d'autre part, que la soumission anticipée de cette puissance arrêterait tout, immobiliserait le bras de l'Empereur prêt à frapper. À l'heure même où il proposait de donner à la lutte un développement inouï, Napoléon ne négligeait aucune chance, si frêle qu'elle fût, de prévenir par un accommodement cette suprême nécessité. Dans le courant de février, le ministre de Russie à Londres, M. d'Alopéus [319], rappelé par suite de la rupture, traversait la France pour rentrer dans son pays; apprenant que ce diplomate a recueilli en Angleterre quelques paroles conciliantes qui semblent contraster avec le ton des déclarations ministérielles, Napoléon se hâte de saisir ce fil; par l'intermédiaire du Russe, il essaye de reprendre la négociation ébauchée par l'Autrichien, et ses détracteurs obstinés, Tolstoï entre autres, sont forcés de reconnaître en lui un vrai désir de la paix [320]. La tentative nouvelle ne devait pas mieux réussir que les précédentes, mais l'Empereur était parfaitement résolu, si l'Angleterre se montrait disposée à en finir, de considérer ses offres à la Russie comme non avenues, d'arrêter les ressorts formidables qu'il s'apprêtait à faire jouer.

[Note 319: ][ (retour) ] Frère du ministre de Russie en Suède