Chez les Français que la carrière des armes ne tenait point dans une continuelle et sublime exaltation, un autre sentiment se faisait jour. S'ils gardaient à Joséphine un souvenir attendri, s'ils regrettaient la bonne impératrice, ils pardonnaient à Marie-Louise, parce qu'ils voyaient en elle un gage de paix, un signe de réconciliation entre la France et l'Europe. Les mots de concorde et d'union, partout répétés, créaient pour un instant l'illusion de l'universelle quiétude, suspendaient les angoisses d'une population qui avait cru à la continuité fatale des combats, lui faisaient oublier ses souffrances, l'empêchaient d'entendre le sourd grondement du canon qui continuait au loin, derrière les Pyrénées, et signalait la prolongation de la guerre inexpiable. L'admiration et le dévouement pour l'Empereur, gravement troublés depuis deux ans, cherchaient à se ressaisir; on voulait espérer, sans y réussir toujours, qu'il se reposerait enfin dans sa prospérité et dans sa gloire, que la satisfaction de ses plus intimes désirs ferait le soulagement de ses peuples: «Voici la plus belle époque du règne, écrivait un fidèle serviteur; puisse-t-elle lui donner le bonheur et à nous de l'avenir [437]!» Et ce vœu, qui n'osait s'affirmer comme une certitude, se retrouvait au fond de millions d'âmes françaises. La nation avait trop souvent ressenti les joies enivrantes de la conquête pour les chercher encore et s'y complaire; elle célébrait l'union avec Marie-Louise comme une promesse de réparation et de stabilité, comme l'aurore d'une ère plus clémente, comme une victoire sur la guerre.

[Note 437: ][ (retour) ] Caulaincourt à Talleyrand, 25 février 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.

Napoléon lui-même n'épargnait rien pour donner à son mariage cette signification d'apaisement. En cet instant, il se livrait à des efforts réels pour se rendre moins formidable à l'Europe, pour rassurer les dynasties et conjurer la haine des peuples. Il rappelait ses troupes d'Allemagne et les faisait refluer derrière le Rhin; il dégageait les territoires de la Confédération, décidait de n'y laisser que deux divisions, l'une pour occuper les villes hanséatiques et les fermer au commerce anglais, l'autre pour garder la Westphalie et surveiller la Prusse. Il hâtait la conclusion de ses différends pécuniaires avec cette puissance, suspendait l'annexion de la Hollande, laissait régner le roi Louis moyennant soumission plus complète, montrait partout l'impatience de finir. Reportant son attention sur la guerre d'Espagne, trop négligée, il méditait, par un ensemble d'opérations mieux conduites, de briser la résistance des insurgés, d'acculer à l'extrémité de la Péninsule et de rejeter hors d'Europe la seule armée de la Grande-Bretagne. Sans doute, si cette puissance persiste à lui disputer ses conquêtes, il agira contre elle en tous lieux avec un redoublement d'énergie, et ce qu'il espère toujours de sa réconciliation avec l'Autriche, c'est qu'elle va lui permettre, en donnant à la paix du continent une base assurée, de renouveler et d'étendre indéfiniment ses moyens d'action maritime. Pourtant, avant d'entamer contre sa rivale une campagne d'extermination, il lui fait parvenir quelques paroles d'accommodement; il s'offre à entamer des pourparlers, propose, comme préliminaire à la négociation, d'adoucir les rigueurs du blocus, pourvu que les ministres britanniques révoquent leurs arrêtés attentatoires à la liberté des mers: «On conçoit bien, écrit-il, que la paix ne peut venir qu'en faisant d'abord la guerre d'une façon moins acerbe [438]

[Note 438: ][ (retour) ] Corresp., 16352.

Modération tardive, éphémère et d'ailleurs inutile! Le combat entre la France et l'Angleterre, éternel obstacle à la pacification générale, demeurait un duel à mort, qui ne se terminerait que par la rentrée de la première dans ses anciennes limites ou l'anéantissement de la seconde, et ce caractère imprimé à la lutte dès le début des conquêtes de la République se développait d'un mouvement inexorable. Pour ne point demeurer sous le canon d'Anvers, pour ne pas laisser la France s'emparer de l'Escaut, l'Angleterre avait organisé la coalition et pris l'Europe à sa solde; par là, elle s'était exposée à voir Napoléon, victorieux de tous les ennemis qu'elle lui avait successivement suscités, la menacer et la viser de partout, du Texel, de Hambourg, de Danzig, de Trieste, de Corfou, d'Italie et d'Espagne, dresser en face d'elle une Europe française. Plutôt que de laisser au vainqueur une partie même de ses avantages monstrueux, elle devait persévérer jusqu'au bout dans une lutte qui l'épuisait, qui mettait sa constance à de suprêmes épreuves, mais qui lui laissait l'espoir chaque jour renouvelé et mieux justifié de tout reprendre, en poussant Napoléon à tout risquer dans de plus lointaines et plus chanceuses entreprises. Vainement la France s'essaye-t-elle à croire une dernière fois que Napoléon peut et veut s'arrêter, qu'il va clore sa carrière de conquérant, s'immobiliser dans l'attente de la paix maritime. L'histoire mieux informée ne saurait partager cette illusion. Dans la victoire pacifique de 1810, elle reconnaît le point de départ de conflits nouveaux en Europe, plus redoutables que les précédents. Elle ne saurait, détournant volontairement ses regards de l'avenir, les reposer avec une pleine satisfaction sur cet instant radieux et fugitif, l'isoler des événements qui vont suivre, le détacher de cette trame continue et serrée où tout se tient, se lie, s'enchaîne, où le succès de la veille prépare inévitablement la lutte du lendemain. Dès à présent, au delà de l'Europe soumise ou fascinée, elle distingue la Russie en alarmes, prête à s'armer et à se soulever; elle aperçoit l'empereur Alexandre tel que le lui montrent des confidences intimes, parvenu au dernier degré de l'épouvante, les traits renversés, les yeux «fixes» et presque «hagards [439]», assistant à l'écroulement de sa politique, reconnaissant ses fautes, mais persuadé que Napoléon veut les lui faire expier par le démembrement de son empire, n'éprouvant plus seulement la crainte vague d'être attaqué, prévoyant cette agression à époque fixe, l'annonçant pour l'année prochaine, se préparant à la soutenir et méditant même de la devancer. Pour l'un et l'autre empereur, l'heure est proche des discordes irrémédiables et des tentations fatales. Si la fortune présente de Napoléon brille d'un incomparable éclat, l'orage est formé sur l'avenir; le mariage n'est qu'un dernier triomphe, précurseur des désastres, et l'horizon se découvre sinistre à travers le resplendissement de cette apothéose.

[Note 439: ][ (retour) ] Mémoires du prince Czartoryski, II, 233.

CHAPITRE IX

LE SECRET DU TSAR

Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie, rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un contre-projet russe; Napoléon mis en demeure de souscrire à une capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat; mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de négociation.