L'effet fut prodigieux. Nul n'ignorait que le fils premier-né de l'Empereur devait s'appeler le roi de Rome. D'autre part, la maison d'Autriche avait revendiqué jusqu'au lendemain d'Austerlitz, comme une distinction purement honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe; les Russes particulièrement en furent indignés et effrayés; ils y virent une fois de plus le témoignage que l'Autriche s'était donnée sans réserve. L'un d'eux écrivait de Vienne, en parlant de Metternich: «Le ministre qui, en faisant le mariage, a pu s'écrier: «La monarchie est sauvée», qui, au déjeuner chez M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, à la suite de la célébration du mariage de l'impératrice Marie-Louise à Paris, a pu sans provocation porter une santé au futur roi de Rome (en dépit du souvenir pour tout Autrichien du titre de roi des Romains), ce ministre, dis-je, doit nécessairement, pour être conséquent, chercher à entraîner son maître dans l'alliance du gouvernement français [432].»
[Note 432: ][ (retour) ] Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.
Lorsque Metternich eut porté son toast et que le repas fut fini, les convives virent arriver dans la salle les membres de l'ambassade russe, cherchant, eux aussi, à se réconforter, mais égarés et comme perdus au milieu d'un palais où les principales attentions n'étaient plus pour eux: «Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie, qui s'était avisée trop tard [433].»
[Note 433: ][ (retour) ] Souvenirs du baron de Barante, I, 318.
À la fin, Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un salon écarté, mis à sa disposition. On le vit s'y rendre--dernière ironie du sort--soutenu par MM. de Metternich et de Schwartzenberg, qui lui prêtaient l'un et l'autre leur bras pour s'appuyer [434]. Le vieux prince surmonta toutefois cette défaillance momentanée et voulut reparaître à la chapelle, dès que furent annoncés l'arrivée des souverains et le commencement de l'office. Lorsqu'il aperçut Marie-Louise, il crut devoir éclater en transports d'admiration; il la trouvait étonnamment changée à son avantage, depuis qu'il l'avait vue à Vienne: «Elle est jolie comme un ange!» répétait-il avec ravissement. Impatienté de cette note qui sonnait à faux et dépassait le ton, Metternich crut devoir modérer un enthousiasme intempestif et régler lui-même le mode sur lequel il convenait de louer l'Impératrice: «Il est vrai, dit-il, que Sa Majesté s'est singulièrement développée depuis trois ou quatre ans; ses traits se sont formés; elle a beaucoup de grâce et de dignité; sa santé est parfaite; elle est belle, sans être jolie [435].»
[Note 434: ][ (retour) ] Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508, 3 avril 1810. «Quelques plaisants, ajoute le bulletin, en voyant M. de Metternich conduire M. de Kourakine, disaient: C'est dans l'ordre, c'est lui qui le met à la porte.»
[Note 435: ][ (retour) ] Bulletin de police précité.
La cérémonie se poursuivait dans sa majesté grave: la religion mêlait ses pompes traditionnelles, immuables à travers les âges, à toutes celles que Napoléon avait ressuscitées ou créées. Quand le cortège avait traversé la galerie, dans un ordre rigoureux et magnifique, l'Empereur conduisant l'Impératrice dont trois reines et deux princesses du sang soutenaient la traîne, suivi d'un long défilé de Majestés et d'Altesses, nul n'avait échappé à une impression d'éblouissement. Jamais, dans ce palais où revivait partout le souvenir de deux races, la monarchie n'avait rempli ses fonctions d'apparat avec tant de dignité, de régularité et de splendeur. Pourquoi cette incomparable scène n'éveillait-elle point chez tous les spectateurs un plein et parfait contentement? Pourquoi, chez beaucoup d'entre eux, si les regards étaient fascinés, les cœurs restaient-ils froids, n'éprouvant qu'une félicité de commande? Napoléon avait déshabitué ses entours de croire à sa sagesse; il leur avait trop fait sentir que, s'il devait rester perpétuellement heureux, ce ne serait plus que par un miracle du sort, violant toutes les lois de la nature et de la raison. Le mariage autrichien était apparu d'abord comme un frein à ses entreprises belliqueuses; on commençait à y voir le présage de nouvelles guerres. La Russie, la lointaine Russie, devenait la pensée de plusieurs. Son attitude, entrevue, devinée, commentée, faisait craindre chez l'Empereur de brusques mouvements de colère, un emportement vers l'inconnu, une suprême témérité. Un mot sinistre avait été recueilli sur le passage du cortège: «Tout cela, avait dit Mounier, ne nous empêchera pas d'aller un de ces jours mourir en Bessarabie [436].» Cette destinée à la Charles XII que Cambacérès avait fait craindre à Napoléon en conseiller discret et prudent, d'autres l'annonçaient maintenant à voix basse, mais en termes d'une précision brutale, la voyaient approcher avec une impassibilité résignée, et discernaient au Nord l'incommensurable péril.
[Note 436: ][ (retour) ] Souvenirs du baron de Barante, I, 317.
Ces craintes déjà positives, ces appréhensions nettement formulées, ne dépassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du château, la foule immense qu'avait attirée dans Paris l'annonce des fêtes, était toute à la satisfaction mêlée de lassitude que laissent les journées fécondes en grands spectacles et en émotions intenses. Elle se répandait dans la ville, à la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des magnificences de la nuit qui devaient égaler celles du jour. Elle remplissait le jardin des Tuileries, où maintenant, devant le couple impérial apparu au balcon du château, les corps de la garde défilaient; là, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient à leur tour, et chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme était profond, ardent, inépuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frénétiquement leur chef, leur dieu, et dans l'impératrice autrichienne ne voyaient qu'un trophée de plus, conquis par son génie et par leur vaillance.