Metternich n'avait point le triomphe modeste: il jouissait d'autant plus délicieusement de sa position nouvelle qu'il y voyait la déchéance de la cour rivale: «L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris, écrivait-il à son souverain, est maintenant celle de l'ambassadeur de Russie avant la dernière guerre [428].» Pour achever le contraste, le bruit se répandit tout à coup que le prince Kourakine n'assisterait pas à la cérémonie du mariage religieux, qui se ferait à Paris et serait le couronnement des fêtes; l'ambassadeur aurait allégué ses infirmités pour s'excuser. Cet avis ne se confirma point; néanmoins, le hasard d'incidents fortuits allait condamner jusqu'au bout le représentant du Tsar à un rôle effacé ou pénible et opposer partout l'Autriche en faveur à la Russie en disgrâce.

[Note 428: ][ (retour) ] Mémoires, II, 332.

Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur et l'Impératrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et s'avançaient vers Paris, un grand nombre de privilégiés, comprenant tout ce que la ville contenait de plus élevé par le rang, par la fortune, par la position officielle ou sociale, se réunissaient au Louvre, les uns dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon, transformé en chapelle; les premiers étaient admis à voir passer le cortège nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intérieur des palais; les autres assisteraient à la cérémonie religieuse. Dès neuf heures du matin, les places étaient occupées, l'assemblée presque au complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes dressés des deux côtés de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par salves successives, accompagnant l'entrée des souverains et signalant les progrès de leur marche. A ces avertissements de plus en plus répétés, on savait que l'Empereur avait passé sous l'Arc de triomphe, qu'il descendait la grande avenue et arrivait à la place de la Concorde. Il venait, annoncé par les fanfares, salué au passage par ses troupes, précédé par la cavalerie de sa garde, par les maîtres des cérémonies, par les hérauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de trois reines, entouré par sa maison militaire et par l'escadron des maréchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachés qui traînaient son carrosse de gala, mouvant édifice de cristal et d'or, dont les glaces laissaient apercevoir le César au front lauré, au profil romain, et près de lui la jeune femme étonnée, parée du diadème d'impératrice, qu'il montrait à ses peuples comme sa plus précieuse conquête. Autour de lui, la splendeur des harnachements et des livrées, la magnificence renouvelée des costumes de cour, l'éclair multiplié des armes mettaient une éblouissante auréole, et la foule en extase se courbait dans une attitude d'adoration ou répondait par des acclamations prolongées aux «Vive l'Empereur!» des soldats.

À l'intérieur du Louvre, cette profonde et presque religieuse émotion ne pénétrait pas encore. La longueur de l'attente lassait la curiosité et détendait les esprits; on quittait sa place, des groupes se formaient, suivant les inclinations ou les rencontres; les invités de la chapelle se mêlaient à ceux de la galerie, où jouaient des orchestres, «où des rafraîchissements circulaient [429]», et cette partie du château, tapissée de chefs-d'œuvre dont beaucoup étaient des trophées, prenait l'aspect d'un immense et élégant salon, plein de mouvement, de causeries et de médisances. Les impressions s'échangeaient librement: on cherchait à prévoir les incidents qui pourraient mettre un peu de piquant et d'imprévu autour du grand acte en train de s'accomplir; on relevait les côtés frivoles ou ironiques qu'offre toujours le spectacle des grandeurs, comme celui des passions et des douleurs humaines.

[Note 429: ][ (retour) ] Moniteur du 10 avril.

Si l'absence dans les rangs du clergé de treize cardinaux, protestant contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du Saint-Siège, soulevait de nombreux commentaires, l'arrivée du corps diplomatique était attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si le prince Kourakine figurerait à son rang. Les missions étrangères firent leur entrée ensemble et en ordre, s'étant réunies, sur convocation expresse, à l'hôtel de l'ambassade autrichienne. Le prince Kourakine parut parmi ses collègues, plus magnifique encore que de coutume, constellé de décorations, couvert d'or et de bijoux, portant sur lui pour deux millions de pierres, mais pâle et défait, se soutenant à peine, pitoyable à la fois et risible, racontant ses douleurs et faisant éclater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte.

Pour rien au monde, disait-il, il n'eût voulu manquer une aussi belle fête: son maître ne lui eût point pardonné d'être malade en un tel jour; c'était cela seul qui l'avait décidé à rassembler ses dernières forces, à surmonter des souffrances aiguës, à se faire porter jusqu'à la chapelle. Il insistait longuement sur ces détails, voulait que tout le monde connût son héroïsme et en appréciât les motifs; de sa présence, il tenait à faire un événement, croyant par là démentir les bruits de fâcherie qui avaient couru et leur donnant au contraire plus de crédit et de consistance [430].

[Note 430: ][ (retour) ] Bulletins de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.

Cette gaucherie ressortait davantage par le naturel parfait, l'aisance pleine de dignité avec laquelle Metternich recevait les félicitations et les hommages; il apparaissait rayonnant, se prodiguait avec complaisance, savait se mettre partout en bonne place et au premier rang. Il en donna très promptement la preuve. Comme les divers actes de la cérémonie devaient se succéder sans interruption et retenir au château pendant toute la journée les invités de l'Empereur, le comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély avait fait préparer une élégante collation dans l'une des salles affectées aux travaux du Conseil d'État, où il présidait la section de l'Intérieur. Cette attention prévoyante était surtout à l'adresse du corps diplomatique; les Autrichiens furent les premiers à en profiter. Pendant le repas, une inspiration subite vint à Metternich: ce grand seigneur ne dédaignait point au besoin les manifestations publiques et savait à son heure parler aux foules. Il prit son verre, s'approcha d'une fenêtre ouverte, qui donnait sur les cours noires de peuple, emplies d'une multitude curieuse et frémissante, et se montrant avec affectation: «Au roi de Rome!» dit-il en levant son verre [431].

[Note 431: ][ (retour) ] Souvenirs du baron de Barante, I, 318.