[Note 423: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.

[Note 424: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 381-385.

De jour en jour, cette substitution inévitable d'une puissance à l'autre, dans l'intimité avec Napoléon, apparaissait plus sensible. Elle éclata à tous les regards lorsque l'Impératrice, après avoir quitté Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre à Paris. Napoléon avait voulu que le voyage se fît rapidement, quoique dans un ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une ponctualité et un entrain tout militaires, en major général de la Grande Armée: il fixait d'avance et rigoureusement les étapes, abrégeait les haltes, pressait l'allure; néanmoins, les cérémonies échelonnées tout le long de la route, par les lois de l'étiquette, renouvelaient à chaque pas et avec ostentation, entre Français et Autrichiens, le tableau d'une croissante union.

Le jour où l'Impératrice sort de Vienne, en grand appareil, toute une partie de la ville a arboré les couleurs tricolores; les musiques jouent nos airs nationaux, et cette irruption des refrains révolutionnaires dans la capitale du Saint-Empire étonne comme un signe des temps. Plus loin, c'est la remise de l'Impératrice aux commissaires désignés par l'Empereur, à Braunau, dans un pavillon mi-partie français, mi-partie autrichien, où les représentants de la plus fière aristocratie d'Europe échangent politesses et cordialités avec des nobles d'hier, titrés par la victoire: c'est la fille des Habsbourg passant aux mains d'une Bonaparte, reçue et complimentée par la reine de Naples, tandis que les soldats des deux escortes, gardes nobles de Vienne et chasseurs français, hussards hongrois et grenadiers de Friant, se groupent autour des mêmes tables, sous des berceaux de verdure, et fraternisent gaiement, comme naguère Français et Russes ont choqué leurs verres au banquet de Tilsit. Plus loin encore, ce sont les villes allemandes, Munich, Augsbourg, Ulm, Stuttgard, Rastadt, qui se pavoisent, se décorent, se fleurissent et s'illuminent sur le passage du cortège: ce sont les rois et les princes de la Confédération venant saluer l'auguste épousée, confondant dans leurs hommages le protecteur d'aujourd'hui et le suzerain d'hier, Napoléon et François, et partout les populations, inhabiles à saisir les nuances, à distinguer un lien de famille d'un accord politique, une réconciliation d'une alliance, acclamant le mariage comme le gage de l'union conclue entre les deux maisons impériales pour fonder en commun le régime nouveau de l'univers: c'est cette alliance qui n'existe pas encore annoncée de toutes parts, célébrée en prose et en vers, par des discours, des toasts, des poèmes, à grand renfort d'allusions et de métaphores, figurée par des groupes mythologiques, proclamée par les inscriptions qui se détachent au front des arcs de triomphe, par les devises qui flottent au vent dans les plis des drapeaux et des banderoles, par les écussons où s'accolent l'aigle romaine de Napoléon et l'aigle héraldique d'Autriche: c'est le lyrisme officiel rivalisant d'inventions avec l'enthousiasme naïf des foules, l'imagination française et le sentimentalisme allemand s'unissant pour symboliser sous mille formes l'hymen des deux États, pour en multiplier à l'infini les emblèmes, pour en dresser sur quatre cents lieues de parcours, de Vienne à Paris, à travers cinq États et vingt villes, la transparente allégorie [425].

[Note 425: ][ (retour) ] Lettres du prince de Neufchâtel à l'Empereur, Archives nationales, AF, IV, 1675. Moniteurs de mars 1810; Correspondance du comte Otto; Helfert, 114-124.

Au milieu de ce débordement d'effusions, au milieu de ces manifestations significatives, le nom de la Russie, de l'alliée officielle et légitime, ne paraissait nulle part: elle semblait oubliée et comme dédaignée. Se tenant à l'écart et laissée à son lointain isolement, elle écoutait le bruit de fête qui venait jusqu'à elle, contemplait avec une curiosité peu sympathique ce déroulement de magnificences. «Vous touchez donc au dénouement, écrivait Caulaincourt à Talleyrand, pendant que nous regardons cela de loin avec nos lunettes [426].» Placé plus près du spectacle, l'envoyé de Russie à Vienne, le comte Schouvalof, notait de cet observatoire tous les incidents du voyage, ne s'épargnait point sur l'Impératrice les réflexions malveillantes, relevait ses traits de caractère, la hauteur et le ton impérial qui lui étaient subitement venus, la facilité avec laquelle, sur le désir de Napoléon, elle s'était séparée à Munich de la comtesse Lazanska, sa grande maîtresse et son amie; dans les plus petits détails, il découvrait «les indices d'un abandon complet de l'Autriche au système français [427]». Enfin, il dénonçait un fait plus grave, alarmant entre tous: le comte de Metternich venait de partir lui-même pour Paris, où il assisterait à l'arrivée de l'Impératrice et séjournerait quelque temps; en quittant Vienne, il avait laissé l'intérim du ministère à son père, au prince de Metternich; mais cet homme d'État vieilli ne serait qu'un prête-nom, et son fils continuerait à diriger de loin la politique extérieure de l'empire. Avec lui, le cabinet de Vienne se transportait à Paris; ce ne pouvait être que pour y mettre la dernière main au pacte si redouté à Pétersbourg; le choix de l'archiduchesse avait marqué les accordailles de Napoléon avec l'Autriche; l'arrivée de Metternich à Paris, coïncidant avec celle de Marie-Louise, semblait avoir pour but de parfaire et de consommer l'union.

[Note 426: ][ (retour) ] Lettre citée à la page 298.

[Note 427: ][ (retour) ] Schouvalof à Roumiantsof, avril-mai 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.

Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait le sol français. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims: c'était près de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de pourpre et d'or, la rencontre des époux; c'était là que l'Impératrice, suivant l'antique usage, aurait à s'agenouiller devant son seigneur et souverain, à lui prêter hommage comme la première de ses sujettes et à lui donner sa foi. On sait que Napoléon lui épargna ce cérémonial en allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener directement à Compiègne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de Metternich avaient été mandés dans cette résidence, ainsi que le comte lui-même, arrivé récemment à Paris. Napoléon voulait que l'Impératrice, en descendant de voiture, aperçût autour d'elle des visages amis, des compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouvée, qu'elle se sentît à leur vue moins craintive et moins seule dans un milieu où tout lui était inconnu et nouveau.

Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installés au château, admis à la table impériale, jouirent de prérogatives exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple impérial de Compiègne à Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que les femmes de Paris étaient venues joncher de fleurs. Le 1er avril, Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes Schœnborn et Clary, furent les seuls étrangers qui assistèrent au mariage civil, célébré par l'archichancelier dans la galerie de Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'État. À l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur n'eussent changé d'objet; elle se tournait vers le soleil levant, s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre spontanément, par préférence et par goût, des égards jugés conformes au désir du maître.