Les représentants du Tsar, au temps de la plus grande intimité, avaient à peine joui de ces prérogatives que ne commandait ni n'autorisait l'étiquette. À les voir devenir le privilège exclusif d'une rivale, la Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'éveiller plus fortement? Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui épie et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne va-t-elle point éprouver un surcroît d'émotion et d'alarmes? Persistant à la ménager, Napoléon consent à lui donner des explications et presque à s'excuser auprès d'elle des sourires adressés ailleurs. D'après ses ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre à Pétersbourg, par l'intermédiaire du duc de Vicence, que quelques politesses à l'Autriche sont de rigueur, vu l'événement qui se prépare, mais qu'elles ne tirent nullement à conséquence. Pour prévenir toute interprétation fâcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrivée prochaine de l'Impératrice à Compiègne, puis à Paris, vaudra inévitablement à la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces faveurs essentiellement privées, de devoir strict, d'absolue convenance, n'ont rien de comparable avec les marques publiques, réitérées, imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son étroite union avec la cour de Russie. Il y a là une différence que l'empereur Alexandre saura apprécier: il se gardera de confondre les égards que Napoléon doit à la parenté avec les témoignages qu'il rend à l'amitié.

«Depuis que les conventions du mariage ont été signées, écrit le ministre à l'ambassadeur, il n'est sorte de prévenances et de distinctions que la cour de Vienne n'ait prodiguées à M. Otto et au prince de Neufchâtel. L'Empereur a dû user de réciprocité et avoir des égards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invité à ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de bons chevaux, est accoutumé à ce genre d'exercice qui est même nécessaire à sa santé. Depuis la suspension des grands cercles occasionnée par les travaux que l'on fait à la salle des Tuileries, l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impératrice de petits cercles, tout à fait d'intérieur, où ne sont admises que les personnes attachées à son service personnel, où les grands dignitaires et les ministres ne sont pas nécessairement appelés. Le prince de Schwartzenberg et madame de Metternich ont été invités à ces cercles, où aucun étranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun éclat, il est ignoré au dehors, mais il fournissait à l'Empereur l'occasion de parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques renseignements sur sa future compagne, et Sa Majesté payait ainsi à l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les égards extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est traité.

«Un voyage va se faire à Compiègne, le prince de Schwartzenberg en sera: il est impossible que dans les fêtes destinées à célébrer le mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche ne soit pas traité avec une distinction particulière. C'est un égard que l'on doit à l'Impératrice que de rapprocher d'elle le représentant de son auguste père, mais ces distinctions tiennent en général à l'intérieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont étrangères aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet.

«Telles ne sont pas les distinctions prodiguées aux deux ambassadeurs de Russie [421]; elles sont d'une autre nature, aussi tiennent-elles à l'alliance des deux nations et à l'amitié qui unit leurs souverains; celles que reçoit l'ambassadeur d'Autriche sont un hommage à l'Impératrice, et l'Impératrice n'est pas destinée à influer sur les affaires, elle y sera constamment étrangère, et son mariage n'altère en rien nos rapports politiques.

[Note 421: ][ (retour) ] L'ambassadeur Alexandre Kourakine et l'envoyé extraordinaire prince Alexis Kourakine.

«L'empereur Alexandre a un trop bon esprit pour ne pas sentir la distinction établie dans cette lettre, quand même elle ne serait pas conforme aux usages de tous les temps, et vous savez que l'usage comportait bien d'autres distinctions que celles dont j'ai l'honneur de vous entretenir. Je pense donc que vous n'aurez à détruire aucune fausse impression produite par cette circonstance; empressez-vous de les prévenir, vous serez vrai quand vous parlerez du prix que l'Empereur met à son alliance avec la Russie, et vous remplirez les intentions de l'Empereur en ne laissant aucun doute à cet égard [422]

[Note 422: ][ (retour) ] 17 mars 1810.

Napoléon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette période des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des attentions galantes, ne créât pas l'apparence et ne donnât point l'illusion d'un accord intime. À ce moment, la scène politique présentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert pendant et après Tilsit, à cette différence près que l'Autriche succédait au rôle dévolu naguère à la Russie. À Tilsit, les deux monarques s'étaient engagés à se revoir et à se visiter dans leurs capitales; au lendemain de leur séparation, ils s'étaient mis en correspondance familière, en échange réglé de souvenirs et de cadeaux. Aujourd'hui, on annonçait la venue prochaine de François Ier d'Autriche à Paris, où il voudrait retrouver sa fille dans tout l'éclat de son rang et dans l'épanouissement de son bonheur: c'était à ce prince que Napoléon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles publiques signalaient le passage à travers l'Allemagne de quelque aide de camp, de quelque personnage de cour, chargé pour la future impératrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides présents. À Tilsit, Napoléon avait voulu que les deux armées, oubliant leurs combats de la veille, se réconciliassent sous ses yeux et dans un fraternel élan; il avait décoré de sa main le plus brave des Préobrajenski. Aujourd'hui, il donnait à cet épisode sa contre-partie: il détachait de nouveau la croix de la Légion qu'il portait d'habitude, une simple croix de soldat, pareille à celle qu'il avait placée sur la poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait à l'archiduc Charles, le priait de s'en décorer; par ce don inappréciable en sa simplicité, il honorait dans son adversaire de Wagram, en même temps que le capitaine expérimenté et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'était de sa part un effort constant pour relever à leurs propres yeux les vaincus d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs désastres.

Après tant de témoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche commençait à recueillir de la situation qu'elle s'était faite de plus pratiques bénéfices, de solides et prosaïques profits, et c'était toujours aux dépens de la Russie, par le jeu inévitable des événements et des caractères, que s'opérait sa satisfaction.

Le gouvernement de Pétersbourg n'avait pas cessé de préparer son emprunt à Paris; Kourakine s'en occupait avec zèle et y voyait la principale des affaires confiées actuellement à ses soins. Cependant, malgré le concours officieux de l'État français, l'opération semblait de plus en plus compromise: depuis l'échec du projet de mariage, les capitaux français, suivant le mouvement de la politique, s'écartaient instinctivement de la Russie. Cette puissance s'imagina alors que Napoléon pourrait décréter la confiance et forcer le succès de l'entreprise; par cela même qu'elle se jugeait négligée, elle se montrait plus exigeante, revendiquait avec plus d'âpreté ses prérogatives d'alliée. Kourakine exprima le désir que l'emprunt fût garanti par la France, que Napoléon se portât caution et répondant de l'empereur Alexandre: c'était demander un prêt éventuel au lieu d'une facilité pour emprunter. Napoléon eût jugé en tout temps cette prétention exorbitante; aujourd'hui, il était moins que jamais d'humeur à l'admettre. Pour la repousser, il excipa d'un scrupule constitutionnel et se souvint à propos que la loi fondamentale de l'an VIII défendait d'engager les finances du pays sans un vote du Corps législatif [423]. Devant cette fin de non-recevoir, la Russie se piqua, renonça à l'emprunt et se contenta d'un appel de fonds à l'intérieur, tandis que le gouvernement autrichien se présentait pour reprendre l'affaire. Lui-même, afin de subvenir à des nécessités urgentes et de couvrir en partie les frais de la dernière guerre, sentait le besoin d'un emprunt au dehors; il demanda à l'émettre sur les places de Paris, de Bruxelles et de Genève. Plus avisé et moins difficultueux que la Russie, il se contenta des avantages que lui offraient l'annonce de l'emprunt au Moniteur et la cote des titres à la Bourse de Paris. Sur tous ces points, Napoléon se montra facile, condescendant, empressé même, et permit finalement à l'Autriche d'encaisser les fonds sur lesquels avait compté la Russie [424].