Pour proposer à Vienne cette subtile et équivoque combinaison, on ne pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il était difficile de mesurer avec certitude le degré d'intimité existant entre la France et l'Autriche. Si cette dernière avait déjà disposé d'elle-même, toute parole explicite, venant de Pétersbourg, courrait le risque d'être répétée à Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait donc de ne s'ouvrir qu'à demi-mot, par insinuations.

Pour plus de précaution, Alexandre évita d'employer son intermédiaire naturel avec l'Autriche, son ministre auprès d'elle, et crut devoir placer à côté du comte Schouvalof un envoyé spécial et mystérieux; ces missions parallèles ont été de tout temps dans les usages et les goûts de la diplomatie moscovite. L'un de ses agents les plus déliés, M. David d'Alopéus, employé naguère comme ministre à Stockholm, se trouvait disponible: «On ne peut nier, écrivait de lui un diplomate français, que ce ne soit un homme d'esprit et de talent, mais, à moins qu'il n'ait beaucoup changé depuis six ans, il est loin d'être affectionné à la France [452].» Ostensiblement, Alexandre le nomma son ministre à Naples, près du roi beau-frère de Napoléon. Pour se rendre de Pétersbourg en Italie, M. d'Alopéus devait passer par Vienne; là, il s'arrêterait, s'établirait, éviterait sous de spécieux prétextes de rejoindre son poste, et trouverait à moitié du chemin le terme réel de son voyage. À Vienne, il verrait la société, fréquenterait les salons, se rendrait compte de l'esprit public, pressentirait les gouvernants et, si ses avances n'étaient pas mal accueillies, engagerait à fond la négociation dont il était chargé. Pour servir de règle à son langage, un mémoire détaillé lui fut remis; la rédaction avait pu en être confiée au chancelier Roumiantsof, car il n'existait entre le souverain et le ministre aucune divergence d'opinion sur la nécessité d'une tentative immédiate pour regagner l'Autriche. Les efforts de Roumiantsof aboutirent à un chef-d'œuvre de dextérité. Toute de nuances et de sous-entendus, l'instruction permettait de faire entrevoir à ceux qu'il s'agissait de séduire les plus engageantes perspectives, sans leur livrer une seule parole dont ils pussent abuser [453].

[Note 452: ][ (retour) ] Dépêche de M. de Bourgoing, ministre à Dresde, 20 mai 1810. Archives des affaires étrangères, Saxe, 79.

[Note 453: ][ (retour) ] Cette pièce figure aux archives de Saint-Pétersbourg, d'où nous l'avons extraite. Martens la mentionne dans son Recueil des traités de la Russie avec l'Autriche, II, 35; elle porte la date du 31 mars 1810.

L'entrée en matière était des plus ingénieuses. Pour redemander à l'Autriche ses bonnes grâces, le cabinet russe prenait occasion de l'événement même qui semblait devoir la livrer à la France. Il faisait allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur Alexandre s'est senti porté vers son frère autrichien par une sympathie profonde; dans les dernières années, ce qui l'a empêché de suivre le penchant de son cœur, c'était que l'Autriche persistait vis-à-vis de la France dans une hostilité irréconciliable, alors que lui-même s'était engagé à Tilsit dans une voie opposée; devenu notre allié, Alexandre ne pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse occurrence est venue brusquement améliorer les rapports entre Paris et Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve levé par cela même: le Tsar peut s'abandonner à son inclination pour l'Autriche, qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est pourquoi il s'applaudit très sincèrement du mariage. «Un esprit moins juste que Sa Majesté en eût peut-être redouté les conséquences et pris quelque jalousie. Sa Majesté ne tombe point dans une pareille erreur, elle découvre au contraire dans le mariage une facilité de rapprochement avec une cour dont elle regrettait de se voir séparée, et son but est désormais de conserver la plus étroite alliance avec l'empereur des Français et d'établir à côté la plus étroite amitié avec celui de l'Autriche.»

C'est par cette opposition de termes savamment calculée, c'est par une différence soulignée dans les expressions employées pour caractériser les rapports à maintenir avec la France et ceux à nouer avec l'Autriche, que se trahit le véritable but de l'instruction. Elle tient à bien marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore obligatoire et une préférence spontanée. L'essentiel est de convaincre l'Autriche que désormais, chez l'empereur Alexandre, l'amitié primera l'alliance et devra nécessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur François n'adopterait-il point pareille règle de conduite? Il y trouverait dès maintenant plus complète sûreté, d'immenses avantages dans la suite.

En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le système de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au présent et n'engage nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son côté, tienne pour définitive la situation que lui ont faite les derniers traités, qu'elle se résigne à demeurer perpétuellement exclue de l'Allemagne, rejetée de l'Italie, séparée de la mer, emprisonnée dans les limites que lui a étroitement tracées l'épée du vainqueur. Recouvrer quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit être son but caché, mais invariable. Or, sans qu'elle ait à courir de nouveau les chances d'une aventure guerrière, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir, par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications européennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait à se louer d'elle, il ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de vœux qu'il devine et approuve. «Toutes les idées des hommes d'État autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent être assises que sur cette seule et unique base parvenir à faire reposer la monarchie de la guerre récente désastreuse, récupérer une partie des forces qu'elle a perdues, non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des négociations, fruit d'un concert général. Dans cette base de la politique future du cabinet de Vienne, Sa Majesté ne trouve rien qui ne convienne à ses intérêts.»

Peu à peu, l'auteur du mémoire arrive à élargir ses offres. Prévoyant implicitement l'hypothèse où l'Autriche se déciderait quelque jour à un rôle plus actif, à une politique de revanche proprement dite, il rouvre le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il est une vérité que l'on ne saurait trop méditer à Vienne, c'est que la Russie n'a aucun intérêt à maintenir la France en possession de ses conquêtes, à la laisser régner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, à lui conserver même ses limites naturelles; dans toutes les contrées que le peuple insatiable s'est appropriées, l'Autriche pourra rentrer et reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve à y redire.

Ici, l'auteur du mémoire joue avec une discrète habileté le rôle de tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche à se ressaisir des domaines dont elle a été successivement évincée: il se borne, pour réveiller ses regrets et stimuler ses appétitions, à lui remémorer toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui énumère longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchés, les provinces, dont elle s'enorgueillissait naguère et qu'elle pleure, lui désigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et la Belgique. Après avoir déployé ces perspectives illimitées, il affecte de s'en détourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas là; elle se désintéresse de toutes ces régions et les abandonne aux revendications autrichiennes, à charge de réciprocité, sous la condition qu'elle-même aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire, sis à sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans paraître nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe à adopter, ce serait celui d'une tolérance et d'une connivence mutuelles sur les terrains respectifs où chacune des deux puissances aurait à faire valoir ses droits et à exercer ses reprises. «Au nombre des provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, dit l'instruction, la majeure partie, la presque totalité peut retourner sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet de Pétersbourg, ce serait de rester fidèle au sage principe de l'équilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un à la Russie, qui ne conserve la force relative des deux États. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que la Russie se trouve être la seule dont l'intérêt direct n'est jamais attaqué par ses acquisitions en Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie, si elle n'est pas sûre du silence ou plutôt du consentement tacite de la Russie.»

Il était un point, malheureusement, où l'intérêt des deux empires, si conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'était l'Orient, et la crise soulevée sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolongée parallèlement aux guerres qui avaient déchiré l'Europe, mettait obstacle à toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche. Alexandre Ier et son cabinet savaient à quel point l'incorporation de fait des Principautés à l'empire, l'intention hautement annoncée de les conserver, étaient désapprouvées à Vienne. Là, le Danube était réputé déjà fleuve autrichien ou tout au moins destiné à le devenir. En mettant la main sur la partie inférieure de son cours et sur ses embouchures, la Russie alarmait des intérêts présents et des ambitions futures; elle transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement à cette puissance, il eût fallu que la Russie renonçât aux Principautés et signât avec les Turcs une paix respectant à peu près l'intégrité de leurs possessions.