Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa résignation et de ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'était-ce point depuis trois ans l'objectif immédiat de sa politique, la pensée du règne, le rêve longuement caressé, réalisé enfin à Erfurt après une anxieuse attente? Si détaché qu'il fût de l'alliance française, le Tsar ne s'habituait pas à l'idée de restituer sa part dans les bénéfices de l'association. Il garderait donc les Principautés, mais ne renonçait pas à s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidèle aux préceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder à l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant lui-même, il la laisserait prendre à côté de lui et poursuivre latéralement ses progrès. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte à tous venants, cette inépuisable matière à échange, à transaction, à partages, n'était-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y trouver à l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre?

Il serait facile de délimiter la sphère des intérêts respectifs. Un premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche, à proximité de ses frontières et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'était spontanément détachée de la Turquie; ses habitants s'étaient révoltés dès 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne, sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicité à plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent créé en sa faveur une utile diversion, ce prince se défendait de toute intention d'en faire ses sujets ou même ses vassaux. Sans doute, sa conscience et son honneur ne lui permettaient pas de livrer à merci ces humbles alliés et de les replacer sous le joug de l'Infidèle, mais il verrait avec plaisir qu'une puissance chrétienne se chargeât de leur sort. L'Autriche n'avait qu'à les prendre sous sa sauvegarde, à obtenir pour eux des immunités et des privilèges, à ériger au besoin la Serbie en principauté autonome, qui se placerait sous sa dépendance politique et commerciale.

Désire-t-elle davantage? Veut-elle étendre non seulement son influence, mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mériter la confiance de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Après avoir cherché à reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction ajoute: «Et s'il fallait prêter à la cour de Vienne l'intention de réparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles provinces qui gémissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande, le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et quelle facilité n'obtiendrait-elle pas à exécuter ce plan, si, au préalable, elle s'était rendue digne, par sa conduite en politique, de tout le bien que lui veut Sa Majesté?» L'empereur Alexandre, en effet, a toujours considéré qu'une saine politique recommande aux deux États de concerter toutes leurs opérations en Orient et d'y marcher du même pas. Cette pensée n'est pas chez lui le résultat de circonstances accidentelles; c'est une opinion réfléchie et profonde, un principe constamment professé, alors même que les offres venues d'ailleurs et l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mérite. En veut-on la preuve? Le cabinet de Pétersbourg est prêt à la fournir, convaincante, irréfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le passé, garantie de sa sincérité dans l'avenir, il va livrer à la délicatesse de l'Autriche un secret d'État, enseveli jusqu'à présent au plus profond des archives.

Alors, sur un ton de gravité et de mystère, Roumiantsof révèle à M. d'Alopéus, en lui permettant d'être opportunément indiscret, qu'à deux ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de 1808, la Russie a été saisie par Napoléon de propositions surprenantes, à la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la Turquie. Énonçant ce fait vrai, Roumiantsof ne relève qu'un seul de ses aspects, présenté sous un jour différent de la réalité. En février et mars 1808, lors de la négociation qui avait eu pour but de remanier la carte du monde et qui suffirait à caractériser ces temps extraordinaires, dans toutes les communications échangées entre les deux empereurs, dans toutes les conférences entre leurs ministres, il avait été convenu que l'Autriche serait invitée au partage et que son territoire prolongé dans le Sud-Est servirait à séparer les possessions futures de la France et de la Russie. Ce principe avait été admis d'un commun accord, mais posé en premier lieu par Napoléon, formellement indiqué dans sa lettre du 2 février 1808, et tous les efforts de la Russie s'étaient employés à restreindre les avantages de l'Autriche. Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe d'avoir exigé que l'opération s'accomplirait à trois, sur le pied d'une parfaite égalité.

Dans sa modération constante, dit-elle, l'empereur Alexandre répugnait au partage. Néanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir nécessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition sine quâ non à son concours, c'était que l'Autriche serait appelée à coopérer et associée largement aux profits de l'entreprise. Il avait insisté pour que le lot de cette puissance fût aussi considérable et aussi bien composé que possible: il l'avait tracé de sa main, en ami, avec une sollicitude raffinée, aussi ménager des intérêts d'autrui que des siens propres. Il s'était dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment son compte à s'étendre dans les parties continentales de la Turquie, qu'un débouché sur la mer lui était indispensable pour mettre en valeur ses possessions nouvelles et développer les ressources de son sol; il avait demandé qu'elle obtînt un port sur l'Archipel, c'est-à-dire un moyen d'attirer à elle et d'accaparer une partie du commerce oriental, «seule source de richesse qui lui manquât». Était-il possible de donner un témoignage moins équivoque de sympathie et de bon vouloir? Et à quel moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la cause de ses voisins? «C'était à l'époque à laquelle le cabinet de Vienne s'éloignait déjà de notre intimité que Sa Majesté veillait avec tant de sollicitude à son intérêt, à sa grandeur.» Cette confidence, habilement ménagée, ne peut manquer son effet: «Elle doit, par le sentiment de la reconnaissance, préparer le sentiment de l'amitié la plus absolue.»

Toutefois, Alopéus ne devra risquer qu'à bon escient la communication décisive; avant de livrer un secret qui appartient à la France autant qu'à la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en présence d'interlocuteurs bien préparés à le recevoir, à le conserver religieusement, après en avoir fait leur profit, et disposés à entrer dans les voies où il convient de les ramener. «Vous ne ferez la confidence, écrit Roumiantsof, qu'au fur et à mesure que vous verrez naître dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous jugerez qu'il est décidé à préférer la plus intime union d'intérêts avec la Russie à toute autre relation politique.» Et de nouveau, la pensée maîtresse de l'instruction se dégage, éclate: ce qu'il faut obtenir à tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse à Napoléon que des lèvres, et qu'au fond de l'âme elle prenne la résolution, dans tous les conflits qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France à la Russie.

Ainsi, dès le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait encore à maintenir la fiction de l'alliance, il plaçait en des démarches toutes contraires son espoir intime, sa sûreté, et sa première pensée était de se mettre en garde contre une attaque française. Fondant ses craintes sur des présomptions morales plus que sur des indices matériels, sur son expérience du caractère de Napoléon, il jugeait indispensable d'assurer sa défense en prenant diplomatiquement l'offensive. Sous main, il s'essayait à nous soustraire nos alliés possibles et nos clients désignés, à ressaisir l'Autriche et à suborner la Pologne: au cheminement prévu des intrigues françaises tant à Vienne qu'à Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort dans l'ombre, ce travail de sape et de détachement va se poursuivre, s'accentuer peu à peu, et même, malgré tous ses soins pour se cacher à la lumière, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre. La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et souterraines sans interrompre la négociation entamée de face avec la France et en continuant d'y apporter une part de sincérité. Alexandre se dit toujours prêt, au prix d'un article de traité, au prix d'une phrase, à rester le premier et le plus fidèle de nos auxiliaires. En réalité, s'il arrache cette condamnation définitive de la Pologne qui demeure l'objet principal de ses vœux, il croira avoir écarté ou au moins éloigné le péril et se sentira moins disposé à provoquer une scission dont il redoute les conséquences. Entrée dans une phase nouvelle par la réexpédition du traité, reportée à Paris, la négociation conservait-elle quelque chance d'aboutir? Réussirait-elle à ménager une réconciliation de cœur entre Napoléon et Alexandre, et à sauver l'alliance?

CHAPITRE X

AUTOUR D'UNE PHRASE