C'était une tâche qu'il n'avait voulu confier à personne, se jugeant seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait affaire, l'ayant étudié de près lors de sa précédente mission, il se flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir soutenu sans trop de désavantage, avant la dernière guerre, un rôle des plus ingrats, être resté jusqu'à la fin le ministre patiemment supporté d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'était entièrement modifiée en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses mouvements, plus à l'aise pour déployer ses facultés. Plein d'assurance, possédant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus grandes encore, servi par son talent et persuadé de son génie, il n'éprouvait pas en présence de l'Empereur cette gêne qui souvent paralysait les volontés. Il connaissait l'art de l'écouter et de lui parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire apprécier la valeur de l'amitié autrichienne.

Napoléon, il est vrai, ne sentirait réellement le besoin de l'Autriche que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies envers Vienne iraient en raison directe de l'altération de ses rapports avec Pétersbourg, et Metternich s'était essentiellement pénétré de cette vérité. Dès le lendemain des fiançailles, il avait compris qu'un refroidissement entre la France et la Russie, peut-être une brouille, serait la conséquence fatale de l'événement, et c'était de cette complication qu'il attendait dans l'avenir le relèvement de sa patrie. Ce serait trop de dire qu'il voulût, dès maintenant, provoquer un conflit aigu entre les alliés de Tilsit; il ne pouvait, dans les circonstances présentes, former ce projet et encore moins l'avouer, vis-à-vis même de son propre gouvernement, car le premier intérêt de l'Autriche était de goûter quelques années de calme et de recueillement dans une Europe en paix. L'empereur François, dégoûté des aventures, las d'émotions et de tracas, jouissait trop délicieusement de la sécurité que lui avait procurée l'établissement de sa fille pour ne point redouter une conflagration nouvelle, qui détruirait sa quiétude et mettrait son indécision à de cruelles épreuves. Toutefois, pour que le plan de Metternich réussît, il était indispensable que Napoléon ne fût pas trop bien avec la Russie, qu'il s'éloignât d'elle progressivement, et le ministre autrichien se réservait d'y veiller, avec tact et persévérance.

Dès ses premières entrevues avec Napoléon, à Compiègne, il trouva le terrain favorablement disposé et ouvert à son action. L'Empereur, le traitant en hôte de fondation et en familier du château, se prit à causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et après le dîner. Il était facile de voir que les premiers instants passés avec Marie-Louise lui avaient laissé la plus agréable impression; il se montrait gai, souriant, épanoui dans son bien-être et sa toute-puissance. Il ne tarissait pas en éloges sur l'Impératrice, parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot d'alliance, se plaisait à envisager sous de riantes couleurs l'avenir des relations, prévoyait entre les deux cours une ère de calme et de sérénité. Il semblait même s'intéresser à l'Autriche, compatissait à ses embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et comme tous les problèmes avaient le pouvoir de surexciter son imagination et d'éveiller sa verve, il exprimait sur les essais de réforme tentés à Vienne des idées toujours originales et prime-sautières, parfois profondes. Après d'infinies digressions, des retours sur le passé, des anecdotes sans nombre, il se mit à parler de la situation européenne.

Ici, Metternich crut devoir placer d'abord une profession de foi hautement pacifique: cette déclaration de principes n'engageait à rien et ne pouvait que mettre en confiance. L'Autriche, dit-il, n'avait d'autre désir que de faire régner partout la concorde et l'harmonie; il érigea son maître «en apôtre de cette belle cause [458]». Seulement, il eut soin presque aussitôt de signaler le point noir à l'horizon et de le rendre bien visible. Sachant que l'émoi causé à Pétersbourg allait croissant et se traduisait par une agitation sourde, il fit allusion à cette attitude, en ayant l'air de la déplorer: «Comme le comble de nos vœux, dit-il, est la paix et la tranquillité, il ne peut pas entrer dans nos vues que la Russie se compromette.»--«Qu'entendez-vous par se compromettre?» demanda l'Empereur.--«La Russie n'agit que par la peur, répondit Metternich: elle craint la France, elle va craindre nos rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude elle va se remuer [459].» C'était pronostiquer, avec une rare sûreté de coup d'œil, la conduite future d'Alexandre; il semble que Metternich ait eu l'intuition des démarches équivoques auxquelles ce monarque se décidait dans le moment même; avant de les connaître, il les devinait et les dénonçait à l'Empereur.

[Note 458: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 331.

[Note 459: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 329.

«Soyez tranquille, reprit Napoléon, si les Russes veulent se compromettre, je ferai semblant de ne pas les comprendre [460].» Lui-même évitait de se découvrir et affectait un parti pris d'indifférence fort opposé à son caractère. Malheureusement, se démentant bientôt, il laissa voir au contraire de quel œil scrutateur et défiant il observait tous les mouvements de la Russie. Il ne résista pas à montrer ce qui en elle le blessait et le heurtait depuis longtemps; il ne cacha point qu'il avait jugé et condamné dès 1809 la politique du cabinet russe, que Roumiantsof avait montré à cette époque une inintelligence complète de la situation. À ces amers souvenirs, son front se rembrunissait, sa parole devenait animée, vibrante, et Metternich comprit que la rupture de l'alliance était plus proche qu'il n'avait osé l'espérer. Il fit part de cette découverte à son maître sur un ton de douloureuse componction: «Les choses en sont venues à un point, lui écrivait-il, où il faudra toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre Majesté pour éloigner une brouille [461].» En réalité, heureux d'avoir reconnu entre la France et la Russie un germe de mésintelligence tout formé et prêt à éclore, il se promit de le cultiver, de le développer, et d'aider de son mieux la force des choses.

[Note 460: ][ (retour) ] _Id._, I, 102.

[Note 461: ][ (retour) ] Id., II, 329.

Peu de jours après ces entretiens, Napoléon, retrouvant sur son bureau le second projet de traité présenté par la Russie, se mit à l'examiner. Dès le premier coup d'œil, la phrase portant «que le royaume de Pologne ne serait jamais rétabli», replacée en évidence et en relief, le choqua à nouveau. Cette manière de lui renvoyer une expression dont il n'avait pas voulu, qu'il avait péremptoirement repoussée, une fois pour toutes, lui déplut souverainement: il ne savait à quoi attribuer cette insistance audacieuse. Était-ce désir de l'humilier, de mettre sa patience à l'épreuve, que cette obstination à lui opposer un texte intangible? Était-ce arrière-pensée de se préparer des armes contre lui et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une et l'autre de ces suppositions lui paraissaient également justifiées, et la première révoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et sa prudence. D'ailleurs, cette formule étonnante qu'on persévère à lui représenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict, justice, convenance, bon sens même, n'est-elle pas insoutenable? Et il se reprend à la discuter, avec feu, avec véhémence, voulant cette fois pousser à fond le débat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidèle à son habitude de préciser sa pensée en la jetant sur le papier, il dicte une série de notes sur l'ensemble de la question. À mesure qu'il parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pénètre davantage, se trouve plus convaincu et plus fort. Assuré de son bon droit, il s'y établit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses moyens et n'en sort que pour détruire et bouleverser ceux de l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le passé, l'appelle à son aide, le fait comparaître et parler. Il cite des textes, des exemples, défie qu'on lui oppose des précédents. Ardent à cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y livre tout entier, s'y complaît, donne libre essor à ce goût pour les batailles de paroles, à ces facultés de plaideur qu'il tient de son origine latine, et c'est un mémoire complet qu'il se trouve rédiger sur le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable maîtrise.