Il commence par exposer les faits de la cause et marquer le point où il veut en venir: «Trois projets de convention, dit-il, ont été présentés, un premier par la Russie, un second par la France, et un troisième, comme contre-projet, par la Russie. Les trois projets atteignent le même but: ils rassurent la Russie sur les dispositions de la France à l'égard de la Pologne; ils ne varient que dans le style, mais cette variation dans le style est telle qu'elle compromet l'honneur et la dignité de la France, et que, dès lors, l'empereur Napoléon n'a pas à hésiter [462].»
[Note 462: ][ (retour) ] Corresp., 16180.
Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il l'a donnée par sa conduite et son langage. En 1807, après Friedland; en 1809, après Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette nation, il a parlé contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il reprend les expressions, dans l'exposé au Corps législatif, dont il cite textuellement les termes, il a affirmé que le rétablissement du royaume polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment prouvé en offrant de passer un traité dont l'article premier lui interdisait de prêter un appui quelconque à toute tentative de restauration: «Si la Russie ne veut qu'être rassurée sur les dispositions de l'empereur Napoléon, en supposant que les événements n'eussent point parlé assez haut et qu'elle eût besoin d'une explication, cet article la rassure entièrement. Si elle veut triompher de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non d'égal à égal, mais d'un inférieur à un supérieur, elle doit vouloir substituer à cet article un autre où la France n'obtienne aucune réciprocité.
«Et en effet, si l'on dit: «La Pologne ne sera jamais rétablie», on devrait dire également: «Le royaume de Piémont ne sera jamais rétabli», et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire à l'usage et à la prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne puisse arriver contre leur volonté. Unis pour maintenir la paix du continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour rétablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu'à cette heure ils n'ont pas réussi. Des événements si frappants prouvent donc que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des bornes. La Divinité seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et on ne trouverait dans les annales des nations aucune rédaction pareille. L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rédaction n'offre rien de réciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des lettres, des discours, des traités, autant que cela peut plaire à son allié, qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera.
«Voyons ici ce que l'on désire: ou que la France assure qu'elle ne fera jamais rien pour rétablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est maître de dire; ou que la France fera la guerre à la puissance qui rétablirait la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il faudrait, pour qu'un pareil article fût d'égal à égal, qu'il y eût une compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait porté la France à prendre un engagement si évidemment dicté. Certes, la Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en faire un prétexte pour se créer des chimères; mais enfin, si les anciens peuples de la Pologne parvenaient par des événements quelconques à recouvrer leur indépendance, et que les forces russes ne fussent pas suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait imposer à la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les soumettre. Il est évident que la France ne pourrait prendre un tel engagement qu'autant qu'il y aurait réciprocité, et que la Russie s'engagera à faire marcher ses forces dans le cas où des pays nouvellement réunis à la France voudraient s'affranchir de la domination française et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour les y faire rentrer.
«On ne peut donc pas concevoir le but que peut avoir la Russie en refusant une rédaction qui lui accorde ce qu'elle demande, pour y substituer une rédaction dogmatique, inusitée, contraire à la prudence humaine, et telle que l'Empereur ne peut la souscrire qu'en se déshonorant [463].»
[Note 463: ][ (retour) ] Corresp., 16180.
Donc, sur la formule initiale, point de transaction possible. Napoléon maintient obstinément sa rédaction à l'encontre de celle que la Russie prétend lui imposer. Sous cette réserve, il est prêt encore à se lier par écrit et à signer un traité. Même, il ne rejette pas en bloc le contre-projet d'Alexandre. Sur deux points de détail, il admet les variantes proposées. Pourvu que l'on fasse disparaître les expressions auxquelles la France ne saurait souscrire sans se manquer à elle-même, car a les mots constituent l'honneur entre les nations comme entre les particuliers [464]», il consent que ses engagements, dans la limite qu'il leur a tracée, soient énoncés de manière aussi claire, aussi nette, aussi satisfaisante que possible. C'est en ce sens que devra être conçue la réponse à faire au contre-projet. M. de Champagny est chargé de la préparer: il prendra pour canevas la dictée impériale, habillera en style de chancellerie, mettra en forme de note diplomatique cette âpre et ferme dissertation; il «adoucira les termes en tâchant de ne point affaiblir les idées [465]». D'ailleurs, avant d'adresser la note au prince Kourakine, il devra la soumettre à Sa Majesté, qui se réserve d'en reviser? et d'en approuver les termes.
[Note 465: ][ (retour) ] Paroles rappelées par Champagny dans une lettre à Napoléon, 20 juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.