[Note 479: ][ (retour) ] Id., I, 105.
Dans ce rôle de confident un peu forcé des deux époux, Metternich se comportait avec tact et mesure, évitant de prêter au reproche d'immixtion indiscrète et d'intrigue. Il attendait toujours, pour aller chez l'Impératrice, «hors des jours de réception ou d'autres occasions plus ou moins solennelles [480]», que l'Empereur l'y eût formellement invité. Avec les autres membres de la famille, il se montrait beaucoup moins réservé; fort goûté par les sœurs de l'Empereur, il manifestait pour leur plaire toutes ses séductions. Brillant causeur, élégant de sa personne, «bien fait, bien mis [481]», il savait déployer un genre d'agréments auxquels son collègue de Russie se trouvait totalement impropre, et prenait une place importante dans l'intimité des princesses. Ce mondain à outrance, habitué aux succès de société qu'il aimait et recherchait avec passion pour eux-mêmes, y voyait aussi un moyen d'action politique, et il mettait à profit sa situation privilégiée à la cour, dans l'entourage du souverain, pour se faciliter avec lui de périodiques causeries. Il laissait alors la conversation revenir d'elle-même sur le terrain des affaires. Très bien renseigné, suivant toutes les phases de la négociation polonaise, il saisissait Napoléon au moment propice, dans ses heures d'impatience plus marquée contre Roumiantsof, et en lui fournissant l'occasion de parler des Russes, le faisait se monter davantage contre eux; le mécontentement de l'Empereur grossissait par cela même qu'il trouvait à s'épancher. Au besoin, Metternich plaçait avec art un mot, une remarque propre à envenimer le différend. Enfin, comme si la Pologne ne suffisait pas à amener la brouille, il commença à parler de l'Orient; reprenant et renouvelant cette éternelle question, il se mit doucement, insidieusement, à la pousser comme un coin entre la France et la Russie, pour les mieux désunir.
[Note 481: ][ (retour) ] Documents inédits.
Il avait une entrée en matière toute trouvée. De récentes nouvelles du Danube venaient d'apprendre que l'activité guerrière des Russes et des Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'était réveillée avec le printemps, et que les hostilités recommençaient pour la quatrième fois. La Russie, qui avait faiblement mené et mal terminé sa dernière campagne, se préparait à en recommencer une autre, avec des moyens écrasants: elle voulait à tout prix en finir, clore par un coup d'éclat cette guerre qui traînait d'année en année, obtenir de la Porte, par une paix conquise à la pointe de l'épée, la jouissance incontestée des avantages qu'Erfurt lui avait concédés. Tout donnait à penser que les Turcs, après s'être soutenus l'année précédente grâce à un concours de circonstances imprévues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant, mieux dirigé, et recevraient la loi; le traité qui leur serait dicté consacrerait évidemment l'incorporation à la Russie des Principautés et vaudrait peut-être au vainqueur d'autres avantages.
À Vienne, ce résultat était prévu avec douleur, jugé funeste à la monarchie, mais considéré comme imminent. Les ministres autrichiens se disaient toutefois qu'il dépendait d'un homme de changer la face des événements; un mot, un geste de Napoléon arrêterait mieux les Russes que les multitudes armées dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point s'adresser au suprême arbitre des destinées européennes, obtenir de Napoléon qu'il révoquât les concessions faites à Alexandre, et tirer dès à présent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes des Principautés n'affecterait-elle point, en somme, les intérêts de la France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles le maintien de l'équilibre oriental était une tradition ou une nécessité, en éprouveraient un sérieux préjudice, et Metternich le fit remarquer à Napoléon, peu de temps après la fin du voyage.
--À vous la faute, répliqua l'Empereur, et soulevant le voile sur les négociations d'Erfurt, il indiqua que l'Autriche, sans paraître à la célèbre entrevue, en avait pour une bonne part déterminé les résultats: ses armements, ses manœuvres hostiles, son intention à peine déguisée de nous déclarer la guerre, en nous rendant indispensable le concours de la Russie, avaient été la cause des engagements pris avec cette puissance. L'Autriche avait elle-même fait son sort: elle devait à son attitude «la promesse qu'avait obtenue l'empereur Alexandre que lui, Napoléon, ne s'opposerait pas à la réunion des Principautés à la Russie [482]». Il s'arrêta longuement sur ce point d'histoire, exprimant d'ailleurs le regret «d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui était infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu'à ceux de la Russie [483]». Mais tout ne pouvait-il se réparer? fit observer Metternich: le mal n'était point consommé, puisque les Russes n'avaient pas encore obtenu de la Porte un acte de cession; pourquoi ne point s'entendre, France et Autriche, pour intervenir aujourd'hui en Orient «et ménager une solution qui se rapprocherait autant que possible de l'état de choses existant avant la guerre»? En termes alambiqués, c'était demander à l'Empereur qu'il rétractât sa donation.
[Note 482: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 361.
Ici, Napoléon fit la sourde oreille: ce que l'Autriche sollicitait de lui timidement, sournoisement, c'était de déchirer un pacte solennel et de manquer outrageusement à la foi jurée. Par cela même, il fournirait aux Russes un juste et immédiat motif de conflit. Or, s'il se laissait entraîner à une rupture par le penchant de son caractère, il ne la recherchait point de parti pris et surtout ne voulait pas mettre ostensiblement les torts de son côté. Il fit donc comprendre à Metternich qu'on lui demandait pour cette fois l'impossible. Seulement, prévoyant qu'il aurait besoin d'alliés dans le cas, de moins en moins improbable, où la Russie se détacherait tout à fait de nous, il n'entendait point décourager entièrement le bon vouloir de l'Autriche, la déshabituer de recourir à lui et de prévoir une action commune. Revenant à son thème d'avant Tilsit, il indiqua qu'une pensée de conservation à l'égard de la Turquie serait dans la suite le point de rapprochement entre les deux empires. Le progrès actuel des Russes obligerait les autres puissances à se concerter pour en prévenir de plus décisifs. Admettant comme fait acquis l'annexion des Principautés, il dit: «C'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base de la réunion de la France et de l'Autriche [484].» S'il ajournait encore l'alliance autrichienne comme intempestive et prématurée, il la plaçait en réserve pour les éventualités de l'avenir.