[Note 484: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 361.

En même temps, mis en confiance par les ouvertures de Metternich, se laissant aller à parler et parlant trop, il ne dissimula plus son acrimonie croissante contre la Russie. Sans doute, il affecte encore de séparer l'empereur Alexandre de son cabinet et de ne point l'envelopper dans la même réprobation; s'il parle de ce monarque, c'est sans aigreur, mais sur un ton de dédaigneuse pitié: «L'Empereur a de bonnes intentions, dit-il, mais c'est un enfant.» C'est toujours le chancelier qui a le privilège d'allumer sa colère et d'attirer ses traits. Il le taxe d'esprit chimérique, perdu «dans les espaces imaginaires», impuissant à distinguer les réalités positives avec lesquelles se fait la politique. Il s'acharne sur ce ministre, récapitule contre lui tous ses griefs, lance même une allusion à l'affaire du mariage, à la théorie émise par Roumiantsof sur les alliances de famille, évoque ce souvenir avec amertume, et montre que la blessure de son amour-propre est toujours saignante. Il revient enfin sur le traité polonais et reprend toute sa thèse. Avec sa prodigieuse loquacité, avec sa manie de répéter à tout propos les expressions fortes et pittoresques dans lesquelles il a une fois moulé sa pensée, les traits qui lui sont venus à l'esprit, les images où il s'est complu, il se sert avec Metternich des mêmes termes qu'avec Champagny et Caulaincourt: «Il faudrait que je fusse Dieu, dit-il, pour décider que jamais une Pologne n'existera! Je ne puis promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son rétablissement... mais je ne prendrai jamais un engagement dont l'accomplissement serait placé hors de mes moyens.» Et s'échauffant, s'exaltant, il a le tort de montrer à Metternich, intéressé à le brouiller avec les Russes, combien leurs exigences au sujet de la Pologne l'indisposent et l'excèdent.

Il faut en finir pourtant avec cette importune affaire, tenue en suspens depuis tantôt trois mois. Puisque Caulaincourt n'a point découvert de «biais», d'échappatoire convenable, puisque la Russie insiste toujours pour une réponse à son contre-projet, Napoléon se prépare enfin à la formuler. Il redemande à Champagny la note destinée à Kourakine et laissée en souffrance: il la lit, l'examine, la remanie. Inclinant de plus en plus à l'idée d'esquiver toute espèce de traité, il songe, en procédurier retors, à soulever une question préalable. Kourakine n'a pas caché qu'il n'était autorisé à admettre aucun changement dans le texte présenté. S'il en est ainsi, cette restriction de ses pouvoirs ne s'oppose-t-elle point à toute prolongation utile du débat? Pourquoi discuter avec un ambassadeur qui n'a pas qualité? Napoléon veut que la note mette Kourakine en demeure de faire connaître catégoriquement l'étendue de sa compétence. Cependant, il n'est pas irrévocablement décidé à se retrancher derrière la fin de non-recevoir qu'il se ménage. Il consent que la note entre en même temps dans le vif et le détail du sujet, qu'elle indique fortement ses objections, qu'elle commande par cela même une réponse et réserve la possibilité d'une entente [485]. Il se disposait à en fixer définitivement la rédaction, quand de nouveaux courriers arrivèrent de Russie.

[Note 485: ][ (retour) ] Voy. aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les différents projets de note et les lettres écrites à leur sujet par Champagny à l'Empereur.

Profondément peiné et froissé du silence gardé sur le contre-projet, Alexandre semblait ne plus attendre de réponse et avoir porté définitivement au compte de Napoléon ce manque d'égards et de procédés. Trop fin pour se laisser prendre à des artifices assez gros, trop fier pour se plaindre, il n'insistait plus et se taisait, mais son attitude était significative.

En apparence, rien n'était changé dans ses relations avec notre ambassadeur; c'était toujours la même facilité d'abord, la même affabilité, le même ton de familiarité cordiale. Le duc de Vicence conservait à la cour toutes ses prérogatives; il suivait l'Empereur à toutes les revues, à toutes les manœuvres, dînait régulièrement au palais: donnait-il un bal, Leurs Majestés Russes affectaient de s'y montrer et «d'animer la fête par leur présence [486]». Ses conversations avec Alexandre étaient aussi fréquentes, aussi prolongées, aussi amicales que par le passé; ce qui faisait la différence c'était qu'elles roulaient désormais sur des objets étrangers à la politique. À la parade du dimanche, Alexandre parlait exclusivement de questions militaires: il signalait avec quelque complaisance les progrès accomplis par son armée, depuis qu'il l'avait mise à notre école; il montrait ses soldats affranchis de la «raideur allemande»; il avait assoupli ces automates, disait-il, et leur avait donné l'allure leste et dégagée de nos Français; il s'applaudissait d'en avoir fini avec «la gêne inutile des anciens principes prussiens», d'avoir suivi en tout nos exemples, et ajoutait, avec une courtoisie peu sincère, «que les troupes françaises et russes qui seraient réunies pourraient dès le premier moment manœuvrer ensemble sans qu'on s'aperçût dans la ligne et dans l'exécution des manœuvres de la moindre différence [487]». Dans son cabinet, il parlait volontiers au duc de ce qui se passait à la cour et dans le monde, des intrigues, des scandales; il touchait mot de ses chagrins intimes, de la douleur que lui avait causée une rupture définitive avec madame Narischkine; il affectait de distinguer en Caulaincourt l'ami privé, qui avait toute sa confiance, de l'homme public, du ministre étranger, et chaque jour la nuance devenait plus sensible. Caulaincourt essayait-il de rompre la glace, de revenir sur les circonstances qui devaient excuser nos retards, un sourire, un geste laissait voir que son interlocuteur n'était point dupe de telles raisons, et aussitôt Alexandre changeait de sujet. Dans la correspondance de l'ambassadeur, le compte rendu de ses audiences, si nourri, si substantiel jadis, se réduisait invariablement à quelques phrases dans ce genre:--25 avril. «Sa Majesté me fit l'honneur de causer longtemps avec moi, mais point d'affaires politiques; elle me parla seulement de choses de société.»--13 juillet: «Le 12, j'ai encore eu l'honneur de voir Sa Majesté aux grandes manœuvres de la garnison. Elle daigna m'accueillir avec sa bienveillance et sa bonté accoutumées, mais ne me parla pas d'affaires [488]

[Note 486: ][ (retour) ] Rapport n° 92 de Caulaincourt, 23 mai.

[Note 487: ][ (retour) ] Rapport n° 96 de Caulaincourt, 29 juin.

[Note 488: ][ (retour) ] Lettre à Champagny et rapport n° 87.

Tout autre était l'attitude de Roumiantsof. Ce ministre parlait beaucoup, se plaignait plus que son maître, peut-être parce qu'il était plus sincère, moins désenchanté, parce qu'il s'était moins fait à l'idée d'une rupture avec la France et qu'il cherchait encore à dégager la pensée réelle de notre gouvernement à travers les obscurités et les contradictions de notre politique. Pour arracher à Napoléon une réponse, il avait recours à un système déjà employé et mal imaginé. Incontestablement, une insistance digne et ferme sur l'objet même du litige, c'est-à-dire sur le traité, eût été de mise en face du silence injustifiable de l'Empereur. Roumiantsof préférait agir par voie de reproches indirects et de récriminations à côté.