L'audace de ces personnages ne connaît plus de bornes, depuis qu'ils sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son système et revenir insensiblement à leurs idées. Vis-à-vis de tout ce qui touche à la France, leur éloignement est manifeste, scandaleux: «Ils m'évitent, écrit Otto, comme si nos deux gouvernements étaient en guerre [525].» Le représentant officiel du Tsar est par eux blâmé et discrédité, à raison des rapports extérieurement amicaux qu'il entretient avec la mission française. Aux yeux du monde, le véritable ambassadeur de Russie n'est pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte André Razoumovski. Celui-ci conserve les prérogatives sociales du rang qu'il n'a plus et les possède à un plus haut degré qu'aucun de ses prédécesseurs. Tout contribue à rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il s'est créées dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la grande fortune qu'il dépense royalement, la protection éclairée qu'il accorde aux arts et surtout à la musique, chère aux Viennois, sa générosité dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu'à ses dettes immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de payer. À Vienne, chacun s'est habitué à le voir briller et primer partout; c'est une figure connue, familière à tous, presque indispensable, et la capitale lui rend en popularité tout ce qu'elle doit à sa présence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un musée de chefs-d'œuvre qui attire les étrangers: pour l'étendre et l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a relié au Prater par un pont construit à ses frais sur le Danube; il a transformé tout un quartier, lui a donné la vie et lui laissera son nom [526]. Ses fêtes font sensation et réunissent des attraits variés; on s'y rencontre avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manière en toutes choses d'agir grandement, son habileté à organiser réunions et plaisirs, le mouvement et l'entrain qu'il répand de toutes parts, contrastant avec les allures plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une véritable puissance qui se lève contre nous, lorsque Razoumovski se proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la France [527].

[Note 525: ][ (retour) ] Lettre du 7 juillet 1810.

[Note 526: ][ (retour) ] Il y a encore à Vienne une rue et une place Razoumovski.

[Note 527: ][ (retour) ] Correspondance du comte Otto, juillet à octobre 1810, spécialement la dépêche du 16 octobre. Vassiltchikoff, IV, 384-424.

Dans la campagne qu'il mène, il a pour principal auxiliaire une femme, la princesse Bagration. Ce rôle politique auquel plusieurs grandes dames russes aspiraient alors, où d'autres se sont exercées depuis, la princesse Bagration le jouait réellement. Certains hommes de notre époque ont pu connaître et observer sur son déclin cette célébrité mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre à elle-même, obstinément attachée aux traditions et aux usages d'autrefois, fidèle aux toilettes vaporeuses, à l'élégance maniérée et aux attitudes languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du siècle, offrant le type attardé d'un temps qui avait été celui de sa jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de Vienne: elle y réunissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible, ses fidèles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de privilégiés, où nul profane n'était admis, l'opinion et la mode se faisaient; il y était décidé souverainement quelles étaient les relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait éviter; il y était décrété que l'ambassade française n'était pas de bon ton, que la fréquenter de trop près serait manquer aux principes, aux convenances, et tout le monde de se conformer à cet arrêt, moins encore par conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blâme ou des sarcasmes: «On eût tourné en ridicule quiconque eût été vu en société intime chez l'ambassadeur de France [528]

[Note 528: ][ (retour) ] Otto à Champagny, 7 juillet.

Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient également les autres armes de la propagande anti-française: là éclataient à tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupéfiants, propres à révolutionner la ville [529]; là se montaient des cabales contre les hommes actuellement au pouvoir; là prenait naissance l'ardeur d'opposition qui envahissait peu à peu toutes les parties de la société, provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire à M. Otto, de son ton sentencieux: «L'esprit d'anarchie, relégué des clubs populaires, s'est réfugié dans les cours [530].» En somme, une poignée de Russes gallophobes s'est constituée à l'état de parti influent dans la monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de désordre, d'instabilité, et la présence persistante parmi ces factieux d'un agent régulier, revêtu par son gouvernement d'un caractère public, de ce M. d'Alopéus, ministre à Naples en résidence à Vienne, encourage et fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et la sanction du Tsar.

[Note 529: ][ (retour) ] «Avant-hier encore, écrivait Otto le 4 août, il ne s'agissait de rien moins que d'une révolution à Paris et de la fuite de S. M. l'Impératrice et Reine, que l'on disait déjà arrivée à Strasbourg.»

[Note 530: ][ (retour) ] Otto à Champagny, 12 juillet.

Alopéus n'annonce même plus son départ pour l'Italie. Il laisse entendre qu'il se trouve bien à Vienne, qu'il désire y prolonger son séjour, et demeure imperturbablement. S'il a peu d'accès auprès des personnages en place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est même signalé à la police et surveillé par elle, il achève avec Razoumovski de «corrompre l'esprit de la société». Il reçoit d'ailleurs des renforts, en voit arriver de tous côtés. La saison s'avançant, nos agents constatent à Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'étrangers; ce sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que Strogonof et Novossiltsof, sont connus à la fois pour leurs relations particulières avec l'empereur Alexandre et pour leur animosité contre la France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrêtent à Vienne pour prêter main-forte à leurs compatriotes établis dans le pays et exercer, sur ce terrain où la lutte semble rouverte entre les alliés de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napoléon s'entend dénoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces irréconciliables adversaires qui depuis dix ans mènent leurs intrigues à l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui reconnaît-il? Son frère de race et son ennemi juré, celui dont le nom seul éveille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes, Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparaît ostensiblement à Vienne, qui y promène son uniforme d'officier russe, ses épaulettes de colonel au service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence impunément ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser d'elle et en fait l'instrument de passions inavouées; après l'avoir mis temporairement en congé, il semble que l'empereur Alexandre l'ait rappelé à l'activité.