À ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'âme, Napoléon ne résiste plus à sévir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut réprimer l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice lui-même. Il réclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion [531]; au moins prétend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui interdire la terre.
[Note 531: ][ (retour) ] Corresp., 16722.
Il décide que le Tsar sera averti de cette démarche: il lui fera sentir en même temps la convenance de désavouer Razoumovski, de le rappeler en Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va formuler, c'est un vœu qu'il exprimera. Il fournit à Champagny les éléments d'une dépêche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe à l'empreinte de sa pensée et de son style, en fait deux fois son œuvre: c'est bien lui qui parle lorsque la dépêche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'étonne de lui voir porter les couleurs d'un monarque ami: «Il est étrange que la Russie décore ainsi les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi déclaré de l'Empereur son allié.» Quant à «M. de Razoumovski», il «recommence à Vienne le rôle qu'il y a déjà joué... Vienne serait tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans cesse la guerre, parce qu'il la désire, était privé de son chef. L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales envers l'Empereur notre maître et envers l'empereur d'Autriche, s'il rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a été son ambassadeur, qui doit à la famille impériale une fortune immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre son maître, contre l'Empereur qui lui donne asile et se déclare ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle conduite est un outrage à la majesté souveraine et doit être réprimée. Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure à sa propre dignité et à son caractère journellement offensé par l'insolence d'un de ses sujets [532].»
[Note 532: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 30 juillet 1810.
Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhérents, Napoléon apprit un nouveau méfait de ces agitateurs. Non contents de poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent à des actes d'hostilité matérielle, à de véritables voies de fait, et viennent de se signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan, envoyé à Napoléon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son pays: il était accompagné d'une mission française à destination de Téhéran, dirigée par M. Outrey, composée d'un personnel assez nombreux et pourvue de papiers d'État. Les Russes de Vienne, postés sur le chemin de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le prince Bagration, mari de la princesse, est apparu à point pour corrompre l'un des interprètes attachés à la mission: il l'a déterminé à quitter le service de France pour celui de Bussie, à s'enfuir au quartier général du feld-maréchal Kamenski, sur le Danube, et à emporter avec lui toutes les pièces de la correspondance entre les gouvernements français et persan. Si le déserteur n'eût été ressaisi à Bucharest par les soins de notre consul, cette importante collection eût été frauduleusement livrée aux Russes et jugée par eux de bonne prise.
Cette fois, Napoléon porte plainte officiellement: il fait passer une note à Kourakine. La minute de cette pièce est curieuse à observer. Dans son projet, le duc de Cadore, après avoir exposé les faits, a éprouvé quelque embarras à en dégager la conclusion, c'est-à-dire la nécessité pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice présumé de l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user longuement de formules préparatoires; il a fait du style et de la rhétorique. Napoléon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles inutile: prenant lui-même la plume, il biffe, il sabre, et çà et là, de son écriture affreuse et à peine déchiffrable, jette sur le papier un mot qui prend la place d'une phrase. À la fin, relisant le paragraphe, il le trouve décidément faible et prolixe, l'efface en entier et à l'amplification ministérielle substitue quelques lignes d'une impérieuse vigueur:
«J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire à la volonté du gouvernement russe. À cette occasion, je dois prier Votre Excellence de faire connaître à son gouvernement qu'il s'est établi à Vienne une coterie composée de Russes ou d'étrangers qui ont servi la Russie et se disent à son service, d'hommes qui se déclarent les amis des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent à rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillité du continent. Ils ont deux fois réussi à exciter la guerre, et cet objet est encore le but avoué de leurs sacrilèges efforts et de leurs viles intrigues. À la tête de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie à Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose agréable au gouvernement français s'il rappelle de Vienne ces individus et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demandé satisfaction à Vienne si ces étrangers n'avaient été protégés par leur caractère d'officiers et d'employés russes. La France, l'Autriche, l'empereur de Russie lui-même n'ont pas de plus grands ennemis que ces intrigants [533].»
[Note 533: ][ (retour) ] 6 septembre 1810. Archives des affaires étrangères. Cf. Corresp., 10814, et aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les lettres écrites par le ministre à l'Empereur au sujet de cette note.
Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptômes d'un mal dont le principe est ailleurs, Napoléon en est venu à désirer avec la Russie une explication générale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de liberté et de franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troublé l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prétend montrer que sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme à tort, que ses griefs sont mal fondés, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de légitimes suspicions: il lui fera connaître qu'elle joue son rang de grande puissance, sa situation européenne, en provoquant une rupture, en rappelant sur elle l'orage qui s'en est naguère détourné. De nouveau, il éprouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler: à des coups d'épingle, il va répondre par des coups de massue.
En ce moment, il se trouvait avoir un Russe à sa portée. Ce n'était point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de son horrible accident: sans reparaître à la cour, Kourakine était allé achever sa convalescence à la campagne, au château de Clichy, où il s'était fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre à ridiculiser son infortune [534]. Mais son frère, le prince Alexis Kourakine, chargé de porter le compliment du Tsar à l'occasion du mariage, n'avait pas encore reçu congé. Il semblait, à la vérité, uniquement occupé à jouir de Paris, à y prolonger un séjour d'agrément et de curiosité, et ne s'était point donné pour but, imitant la conduite d'un autre envoyé extraordinaire, prenant modèle sur Metternich, de faire servir une mission d'apparat à l'avancement des affaires. Il vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se créer des relations utiles, fréquentait un monde interlope. Les rapports de police parlaient beaucoup de lui, racontaient en détail ses promenades nocturnes au Palais-Royal, ses étonnements un peu naïfs au milieu des plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute idée de ses goûts et de ses talents. N'importe! puisque Napoléon dispose de ce personnage, il se servira de lui pour faire passer à Pétersbourg des paroles qui pourront arrêter l'empereur Alexandre sur la pente où il glisse et qui constitueront un plus impérieux rappel aux devoirs de l'alliance.