[Note 534: ][ (retour) ] «Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina toute une procession pour effectuer son déménagement. Tous ses domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tête; lui-même était porté dans un fauteuil doré, enveloppé dans une robe de chambre en velours, un chapeau de paille sur la tête. Derrière le fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se terminait par ses secrétaires particuliers et ses valets de chambre. Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricité, il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le représente de profil, étendu sur une chaise longue, et une main passée dans un bandeau. La gravure porte cette légende: «Le prince Alexandre Kourakine dans son état de Lazare de l'Écriture sainte, à Paris, en août 1810.» Vassiltchikoff, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conservé aux Archives nationales.

Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, à Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou plutôt un fougueux monologue. Très vivement, il prend à partie le gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a toujours présentes à l'esprit, toujours sur le cœur, les doléances antérieures de ce ministre et ses insinuations récentes. Il ne conçoit rien, dit-il, à ces plaintes journalières, aussi ridicules par leur objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en Russie n'eût jamais dû les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir point arrêté le chancelier dès les premiers mots et d'avoir souffert ce ton. «M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit l'Empereur, et cela gâte M. de Romanzof [535].» Quant à lui, il ne supportera plus ces observations malséantes; elles supposent une supériorité qu'il ne reconnaît à personne. La Russie oublie apparemment la situation où elle se trouvait à l'époque de Tilsit, de quel abîme l'a tirée la générosité du vainqueur, par quelles promesses elle s'est rachetée. Médite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements? l'Empereur serait induit à le supposer, en la voyant se créer comme à plaisir des prétextes de mécontentement et de querelle.

[Note 535: ][ (retour) ] Cette citation et les suivantes jusqu'à la page 424 sont tirées de la dépêche en date du 30 juillet 1810 par laquelle Champagny rapporte à Caulaincourt, en grand détail, la conversation de l'Empereur avec le prince Alexis.

Quel est en effet l'objet qui puisse réellement les diviser, elle et lui? Est-ce l'Orient? Le traité d'Erfurt a tout prévu, tout spécifié; il permet aux Russes de porter leur frontière jusqu'au thalweg du Danube sans dépasser d'un pouce de terrain la ligne médiane des eaux, et ce n'est point de ce texte précis, indiscuté d'ailleurs, que saurait surgir un sujet valable de contestation et de brouille.

Reste, il est vrai, la Pologne, cette source éternelle de difficultés et de froissements. Ici, Napoléon rappelle qu'il a offert toutes les garanties désirables. À l'aide de ses arguments habituels, il démontre cette vérité à Kourakine, il l'oblige à en convenir. Il récapitule les motifs qui l'ont amené à repousser une formule injustifiable, à suspendre le débat, et faisant allusion au crime du partage, à ce crime dont la France a été naguère la spectatrice impuissante et qu'on voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette à son interlocuteur ces vibrantes paroles:

«Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour l'empereur Alexandre, j'ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manière qui indignerait la France et m'aliénerait tous les Polonais. Le sang français ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation; ce serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duché de Varsovie, mais je n'ai pu ôter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis. Si la Russie n'avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son armée en mouvement, elle aurait occupé elle-même la Galicie, et le duché de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duché de Varsovie a donc été le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je pouvais me plaindre de cette lenteur des armées russes; je ne l'ai pas fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas même l'ombre d'un grief?»

Après ces discours enflammés, tenus sans ordre, au hasard de l'improvisation, entrecoupés de radoucissements subits, de protestations pacifiques et même amicales, l'Empereur voulut qu'une version condensée de l'entretien fût expédiée à Caulaincourt, accompagnée de commentaires propres à montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait à ce que l'ambassadeur connût parfaitement sa pensée et s'en imprégnât, afin d'y mieux conformer à l'avenir son attitude et son langage.

Cet exposé de principes et d'intentions laisse percer à chaque ligne le soupçon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit à nouveau l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement à rentrer dans son orbite. «Votre guerre à l'Angleterre est-elle chose sérieuse?» a dit Napoléon à Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit les trouver en partie dans les événements d'Espagne. La guerre de la Péninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la défection, en portant atteinte au prestige de nos armes et à leur renom d'éternel bonheur. En Espagne, malgré un vaste déploiement de forces, malgré la présence de Masséna, les résultats se font attendre: point de ces coups qui mettent à bas la confiance de l'ennemi et décident en un jour le sort d'une campagne; des opérations traînantes, des sièges meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une résistance universelle: chez les nôtres, quelques symptômes de découragement et de dégoût, l'indiscipline parmi les hommes, des divisions dans le commandement, des maréchaux qui ne savent ni commander en chef ni obéir. Dans le Midi, Soult agit isolément: il a conquis l'Andalousie, mais manqué Cadix; avec ses trois corps d'armée, Masséna n'a pas encore entamé le Portugal, ni pris contact avec les Anglais. Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que pas à pas, obligés d'emporter chaque ville quartier par quartier, morceau par morceau; à Girone, à Tortose, les Français vont retrouver Saragosse. Cette marche lente et pénible n'échappe pas à l'attention de l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succès en revers, nos revers en désastres, emplissent le continent de bruits imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu'à Pétersbourg; c'est elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son jugement. «M. de Romanzof, s'écrie l'Empereur, éprouve l'influence des miasmes.» Peut-être cet homme d'État songe-t-il à imiter l'exemple donné en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupée ailleurs ou au moins pour opérer sans danger son évolution vers l'Angleterre, peut-être estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice. C'est de cette erreur qu'il faut le détromper; il importe donc de lui apprendre que la France est prête à la guerre, en état de la faire tout de suite, avec des moyens écrasants. Napoléon l'a dit à Kourakine, il le répète à Caulaincourt: «Et qu'on ne croie pas, Monsieur, écrit Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'armée d'Italie est encore tout entière. L'Empereur pourrait, au moment où la guerre éclaterait, se présenter sur le Niémen avec une armée plus considérable que celle qu'il avait à Friedland: son intime union avec l'Autriche lui permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, déjà fort alarmée du progrès des armes russes en Turquie.

«L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprécie et regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amènerait tout de suite la déclaration de la guerre, et l'Empereur serait tenté de croire qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans ses propos, semble attribuer à la faiblesse de Sa Majesté ce qui est le résultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgré elle que la Russie obtient la Valachie et la Moldavie.»

À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix. Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII, entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires, pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme, c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances; c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental, l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique, poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la raison [536]». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se redresse et résiste, de trancher violemment le nœud des difficultés à mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée.