[Note 536: ][ (retour) ] Michelet.
Est-ce à dire qu'il souhaite cette guerre et la prémédite de sang-froid? Certainement, il ne la veut pas immédiate. Éclatant aujourd'hui, elle le mettrait, quoi qu'il en dise, dans un sérieux embarras, car l'Espagne dévore ses armées, appauvrit son trésor, et ne laisse entre ses mains que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prétend en mesure de dresser contre la Russie une armée de quatre cent mille hommes, il anticipe sur les possibilités de l'avenir. Sans doute, ce n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le résultat de prévisions et de supputations précises. Il aperçoit en France, au sein des générations qui s'élèvent, assez d'hommes pour compléter ses effectifs au total qu'il indique et qu'a déjà marqué son imagination calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira à les ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent momentanément dépourvu qu'il juge plus nécessaire d'enfler la voix, de payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se transformer en réalité à l'échéance d'une année, il espère ralentir les résolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie où elle s'égare, peut-être même l'arrêter tout à fait, et non seulement ajourner, mais éviter la guerre.
S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre à rassurer, à convaincre, à flatter même. Il explique ses violentes sorties par la force de son attachement: «C'est parce que l'Empereur est ferme et sincère dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de justice.» À demi brouillé avec le cabinet de Russie, il persiste à se dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il évite de mêler le nom du Tsar à d'irritants débats, comme si leurs relations devaient se tenir dans une sphère plus élevée et plus sereine, planer au-dessus des controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre interposé au devant du maître, il peut s'escrimer à l'aise, sans qu'Alexandre éprouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il s'applique surtout à garder le contact avec lui, à ne pas rompre la correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince, tout en ratifiant d'un mot jeté en passant ces âpres déclarations, de réitérer avec chaleur l'expression de ses sentiments: «Ceux que je porte à Votre Majesté, écrit-il, comme les considérations politiques de mon empire, me font désirer chaque jour davantage la continuation et la permanence de l'alliance que nous avons contractée. De mon côté, elle est à l'épreuve de tout changement et de tout événement. J'ai parlé franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de détail. Mais je prie Votre Majesté de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui parlera de mon amitié pour elle et de mon désir de voir éternelle l'alliance qui nous lie [537].»
[Note 537: ][ (retour) ] Corresp., 16852.
Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reçut en audience de congé, l'entretint, l'entreprit à nouveau, tâcha de faire passer en lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour des motifs étrangers à sa lutte contre l'Angleterre. Ne désespérant point, malgré tout, de dissiper le fantôme qui s'était levé entre les deux empires, il s'offrait encore à tranquilliser Alexandre au sujet de la Pologne, pourvu qu'il n'en coûtât rien à son orgueil et à sa méfiante prudence. Ce qu'il eût préféré, c'eût été que la Russie renonçât à toute garantie et se résignât à le croire sur de simples paroles. Pourtant, désire-t-elle de lui l'assurance solennelle et écrite que le rétablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prêt à livrer en ce sens une déclaration, à lui donner la plus large publicité. Il dit à Kourakine: «Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il rédige un article de journal, je l'insérerai tel quel au Moniteur [538].» Pour le cas où la Russie reprendrait l'affaire de la convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir absolue; constant à ne plus vouloir de traité, il ne renonçait pas à trouver autre chose, à découvrir un expédient à effet qui offrirait l'apparence d'une solution; même, paraît-il, il tenait en réserve, comme réponse à de nouvelles demandes, un coup de théâtre dont il ne confiait pas le secret à son ambassadeur: «L'Empereur vous engage à ne plus traiter cette affaire, écrivait Champagny au duc de Vicence, et à renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si elle revient à l'Empereur, Sa Majesté se propose de lui donner une nouvelle face et de la traiter d'une manière grande et inattendue, mais son vœu serait toujours qu'il n'en fût plus question.» Cette réserve, qui marquait sa répugnance croissante à se lier par un engagement quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pensée d'encourager chez les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de mettre une sourdine à leurs clameurs, réprimait le zèle inconsidéré de quelques-uns de ses aides de camp appartenant à cette nation, démentait les bruits répandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans leur ôter l'espérance [539].
[Note 538: ][ (retour) ] Paroles rapportées par Alexandre à Caulaincourt. Rapport n° 103 de l'ambassadeur, septembre 1810. Cf. le récit des entretiens avec Kourakine dans Solovief, L'empereur Alexandre Ier, 208-209, d'après les rapports du prince.
[Note 539: ][ (retour) ] Il faisait écrire au résident français dans le duché: «Sa Majesté vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est nécessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce qui pourrait inspirer des défiances aux voisins du duché et spécialement à la Russie, ou nourrir contre eux des animosités dans le duché même, en un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation à la guerre.» 6 juillet 1810. Archives des affaires étrangères, Pologne, 326.
En somme, l'idée d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement apparue. Ce conflit suprême lui semble de moins en moins improbable; il commence à le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est résolu à ne s'armer que contre une Russie réfractaire à ses engagements, il s'est dit pourtant que le succès d'une telle entreprise anéantirait partout jusqu'aux dernières velléités de contradiction et de révolte, qu'elle le dispenserait d'avoir des alliés, c'est-à-dire de reconnaître des égaux, le laisserait seul debout au milieu de l'Europe à genoux. Le rêve monstrueux de l'universelle domination, fondée sur l'abaissement de la dernière puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de son aile; une vision funeste s'est levée à ses côtés; elle l'appelle, le tente, mais ne l'a pas encore maîtrisé complètement et ne détourne que par instants ses regards de leur objet normal.
Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Français; au lieu de se détourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit à l'Angleterre et la saisir corps à corps. Après l'échec des négociations de paix entamées au printemps, il a ordonné contre sa rivale une reprise d'efforts, avec des moyens nouveaux, perfectionnés, démesurément accrus: c'est à coups de confiscations et de saisies, par une guerre de décrets et de tarifs, qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant à l'extrême les ressorts de cette machine compliquée et redoutable, en lui faisant développer toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages, il espère porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser leur opiniâtreté. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera d'autres, qu'il prépare et organise de longue main; au delà de la campagne économique qu'il mène aujourd'hui, il en entrevoit une autre, toute militaire, une série d'opérations de vive force; à supposer qu'il ne réussisse point à réduire l'Angleterre par un rigoureux investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rêve éternel de sa vie. Il rend à la marine une attention passionnée, s'occupe sans cesse de munir ses arsenaux et de recréer ses escadres. Dans tous ses ports, dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse les armements, pousse les constructions, dispose peu à peu des flottes de combat et de transport, et ces levées nouvelles qu'il emploiera contre la Russie, si la rupture a lieu, il préfère les ranger en imagination sur le bord des côtes, prêtes à prendre la mer, à se transformer en multiples armées de débarquement. Il veut une de ces armées à l'embouchure de l'Escaut, une à Boulogne, une à Cherbourg, une en face de la Sicile, la plus forte à Toulon. Son plan pour l'avenir, c'est son plan de 1808, renouvelé et remanié d'après les circonstances, c'est-à-dire un système combiné de diversions et d'attaques, un ensemble de mouvements dont la simultanéité et la concordance assureront l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout à coup, sur un signe de sa main, surgisse de nos côtes une gerbe d'escadres, destinée à s'épanouir sur tous les Océans et à atteindre les contrées diverses où l'Angleterre s'offre à nos prises. Contre cette puissance diffuse, il faut agir en tous lieux; c'est en menaçant partout que l'Empereur se donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales. Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage à deux cent mille soldats, il pourra inquiéter ou frapper l'Écosse, l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brésil, la Sicile, et en même temps, par la surprise de l'Égypte, se rouvrir la route des Indes: «Quand aurai-je, écrit-il, les moyens de porter en Égypte, par exemple, quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux mille chevaux d'artillerie et de cavalerie [540]?» Ces victoires d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnées et dont l'enivrement lui reste à connaître, ces conquêtes dont le résultat immédiat sera la fin des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent possibles, réalisables dans un délai de deux ans: voilà toujours les perspectives qui le séduisent et l'attirent, qui brillent à ses yeux d'un fascinant éclat et illuminent l'avenir. Et c'est l'année fatale, c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: «C'est là mon plan de campagne pour 1812, écrit-il à Decrès; il ne faut point perdre de vue que c'est à ce résultat qu'il faut arriver [541].»
[Note 540: ][ (retour) ] Corresp., 16916.