[Note 541: ][ (retour) ] Corresp., 16916.
Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever à demi, craignant de ce côté une diversion, il tient à se mettre en mesure de la repousser ou de la prévenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au delà du Rhin, s'il laisse son armée d'Allemagne réduite aux trois divisions de Davoust, il croit devoir prendre «à tout événement [542]» certaines précautions stratégiques. Sous ce point de vue, il considère d'un œil plus vigilant le duché de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe de le mettre à l'abri d'une surprise. Très secrètement, il demande au Roi grand-duc de lui faire connaître l'état des troupes, la situation des places, la quantité d'armes existant dans le pays: «Dans le temps où nous vivons, écrit-il, les circonstances commandent la prudence [543].» Il désigne les points à fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin, sorte de réduit central où peut s'appuyer et se prolonger la résistance. Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas échéant, distribués à la population [544]. Fidèle à ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe moins à la façonner en nation qu'à l'organiser en armée. À l'aspect du péril qu'il voit poindre à l'horizon, il éprouve le besoin de mieux assurer sa première ligne de défense et de fortifier ses avant-postes.
[Note 542: ][ (retour) ] Id., 16811.
[Note 543: ][ (retour) ] Id., 16762.
[Note 544: ][ (retour) ] Id., 16812.
III
Tandis que Napoléon commençait à envisager l'hypothèse d'une guerre entre la France et la Russie, Alexandre continuait à la prévoir, et son action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche, entamée depuis quatre mois, déjà sensible et palpable à Vienne, où elle nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se développait. Le rejet définitif du traité, la rupture de la négociation, les éclats et les violences de Napoléon, n'étaient point pour suspendre ces hostilités indirectes: Alexandre y persévérait avec ardeur, mais jugeait utile de mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance.
Vis-à-vis de Napoléon, il affecte désormais un air de résignation calme, presque souriante, et les rapports reprennent une apparente sérénité, à l'instant où la mésintelligence devient plus profonde et où l'abîme se creuse. Alexandre n'insiste plus sur le traité; il évite de reproduire ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napoléon «quereller Roumiantsof [545]» sans prendre fait et cause pour son ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et même de cordialité: «Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance [546].» Ces protestations ne l'empêchaient pas de nous disputer âprement le terrain à Vienne et à Varsovie, soit à l'aide de sa diplomatie officielle, soit par de mystérieux intermédiaires. Lorsque ses agents le compromettaient par un zèle trop bruyant, il les désavouait, les rappelait, mais les remplaçait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi.
[Note 545: ][ (retour) ] Rapport n° 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.
[Note 546: ][ (retour) ] Rapport n° 101, août 1810.