En Autriche, Alopéus avait préparé les voies en agissant sur l'esprit public, mais il n'avançait point auprès des gouvernants, auxquels il avait déplu, et son activité turbulente avait donné l'éveil à la France. Cette mine se trouvant éventée, il parut nécessaire de la remplacer par une autre. Où l'agent officieux avait échoué, le représentant officiel ne désespérait point de réussir. Par la correction apparente de son attitude, Schouvalof avait dépisté nos soupçons et donné le change à M. Otto, qui se félicitait de trouver au moins un Russe sincèrement attaché au système. En fait, Schouvalof était un ennemi, un adversaire d'autant plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de représenter à son gouvernement l'urgence de se préparer à une lutte décisive, suprême, «qui commencerait du côté de la France, disait-il, dès que les affaires en Espagne seraient terminées [547]».

[Note 547: ][ (retour) ] Schouvalof à Roumiantsof, 20 août-1er septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.

Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres autrichiens un élan moins marqué vers la France, un léger recul. Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours privé de Metternich, manquant de direction, croyant à la nécessité d'un secours extérieur pour se consolider au dedans, placé entre Napoléon, qui montrait peu d'empressement à profiter de sa bonne volonté, et la Russie, qui le sollicitait tout bas, sentait parfois la velléité de se rejeter vers cette dernière. Il inclinait d'autant plus à ce parti que les succès des Russes en Orient ne s'étaient pas soutenus, qu'ils avaient été suivis d'assez sérieux échecs, et que cette tournure nouvelle des opérations, en éloignant la paix avec les Turcs, rendait à l'Autriche le temps et la faculté de réclamer des concessions sur le Danube, à envelopper dans un accord d'ensemble. Le ministère de l'empereur François ne décourageait donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci émettait le désir de voir renaître entre les deux cours l'intimité d'autrefois et se former une coalition latente.

Schouvalof fit part à son gouvernement de ses espérances: pour réponse, il reçut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses félicitations. «Sa Majesté, lui écrivait Roumiantsof le 29 juillet, a observé avec une satisfaction particulière l'opinion que vous énoncez sur ce que le moment actuel serait propice à resserrer les liens d'amitié qui subsistent entre les deux anciennes cours impériales: c'est là tout ce que Sa Majesté désire, parce qu'elle a toujours été persuadée de l'utilité réelle qui doit réciproquement en résulter. Les instructions dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de vous écrire par son ordre, font également foi du désir bien sincère de ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la mésintelligence momentanée qui a divisé les deux cours, et de rétablir dans toute leur étendue ces anciennes relations de bonne amitié qui les ont unies pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce but ne peut manquer d'être très agréable à Sa Majesté [548].» Ainsi, renouvelant ses moyens, la Russie revient à la charge et réitère ses tentatives. Schouvalof va se mettre à l'œuvre; toutefois, opérant dans des parages dangereux, semés d'écueils, il ne s'aventurera qu'avec prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons à signaler que dans quelques semaines le résultat de ses manœuvres.

[Note 548: ][ (retour) ] Roumiantsof à Schouvalof, 14-26 août 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.

La négociation replacée aux mains de son intermédiaire naturel, la présence de M. d'Alopéus à Vienne devenait inutile et gênante: il restait à le faire disparaître, en expliquant du mieux possible à Napoléon comment la mission de ce personnage, destiné au poste de Naples, s'était accomplie tout entière en Autriche. Alexandre se tira ingénieusement d'embarras: M. d'Alopéus, dit-il à Caulaincourt, se dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris à Pétersbourg qu'il avait eu, par sa conduite passée, la mauvaise fortune de déplaire à l'empereur Napoléon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on renonçât à l'employer auprès d'un roi beau-frère de Sa Majesté; il avait reçu l'ordre de s'arrêter en chemin; ainsi c'était par pure déférence pour le monarque ami qu'il avait été retenu à Vienne, d'où il allait revenir à son point de départ [549].

[Note 549: ][ (retour) ] Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses plénipotentiaires aux congres de Châtillon et de Vienne; il le fit prince.

Dans sa retraite, Alopéus n'eut pas à entraîner Razoumovski; ce dernier servait trop utilement la Russie à Vienne pour qu'elle se résignât à le rappeler et le condamnât à l'inaction: Alexandre éluda nos demandes sous de spécieux prétextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cessé d'être Russe pour se faire Autrichien; il s'était dénationalisé par son établissement à l'étranger: c'était un déserteur, un transfuge; sa patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer sur lui une juridiction à laquelle il s'était soustrait par son exil volontaire [550].

[Note 550: ][ (retour) ] Rapport n° 101 de Caulaincourt, août 1810.

Quant à Pozzo, il parut impossible de le faire rester à Vienne, car le gouvernement autrichien, toujours empressé à déférer aux vœux de l'Empereur, se préparait à prononcer son expulsion. Impuissant à le soutenir, Alexandre essaya de présenter cet abandon forcé comme une complaisance méritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, déclara qu'il ne le connaissait plus, qu'il lui avait retiré le droit de porter l'uniforme, qu'il l'avait définitivement exclu de son service; mais il ne fit en réalité que de le déplacer et lui assigna, au sortir de Vienne, une autre destination: il ne renonçait pas à utiliser en secret les talents et les haines de celui qu'il désavouait publiquement. Devant Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez dédaigneuses pour s'exprimer sur le compte du «nommé Pozzo»; il le signalait comme un de ces hommes «dont on avait pu se servir pendant la guerre; aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congédiés, m'en tenant strictement à l'alliance et ne voulant aucune espèce de rapports avec l'Angleterre [551]». C'était précisément auprès de l'Angleterre que Pozzo allait être employé; il reçut commission de porter au représentant de cette cour à Constantinople de premières et furtives paroles de conciliation.