Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un désarmement réciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition préalable de sa paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne détourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore à une réconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait à limiter, à circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre spéciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo sur Constantinople et de lui faire la leçon: «Je ne vois pour lui, disait-il, d'autre asile qu'à Constantinople sous l'égide de la mission britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a à prendre; je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire une confidence, mais encore comme venant de vous-même et ayant bien soin de ne pas compromettre le moins du monde le ministère de Sa Majesté: c'est que vous savez que la mission anglaise près la Porte ottomane fait tout ce qu'elle peut pour empêcher que les Turcs fassent la paix avec nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur, c'est-à-dire par la persuasion où elle est qu'une des conditions sans lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majesté se propose d'obtenir la paix sans se mêler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec les puissances étrangères [552].» En finissant, la dépêche insinuait que le cabinet de Londres, s'il était bien inspiré, favoriserait l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait au Tsar de rendre à ses troupes du Danube une destination plus conforme aux intérêts de l'Angleterre, c'est-à-dire de les ramener dans le Nord, vers la Pologne, et peut-être d'y tenir en échec la puissance française.
[Note 552: ][ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg, lettres de Roumiantsof à Schouvalof, n° 76.
En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner les habitants et les soustraire à notre influence, se poursuivant par démarches individuelles auprès de certains personnages, auprès de certaines familles, est moins facile à saisir que les menées diplomatiques et mondaines de Vienne; il se révèle pourtant à quelques indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions réitérées à l'empereur François par l'intermédiaire de Schouvalof, il en était une qui accusait les desseins éventuels d'Alexandre sur la Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale, c'est-à-dire une partie de ces Principautés qu'il considérait comme siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la Bukovine, province en partie polonaise, située au sud-est de la Galicie et incorporée depuis trente-six ans à la monarchie des Habsbourg [553]. En ajoutant à ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait séduire, il aurait plus de chances d'en être écouté le jour où il se présenterait comme destiné à la reconstituer dans toutes ses parties et à la rassembler sous son sceptre.
[Note 553: ][ (retour) ] Beer, Geschichte der orientalische Politik Œsterreich's, 244.
Dans le même esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses sujets polonais: il passait à leur égard par des alternatives de sévérité et de clémence, voulant à la fois étouffer en eux toute velléité de révolte et se les attacher. Cette tactique était de bonne guerre; ce qui l'était moins, c'était la façon dont il continuait à s'expliquer avec les Polonais sur le traité: ce pacte de mort qu'il n'avait pu surprendre à l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le bruit fut répandu par les autorités russes que le traité avait été signé, que Napoléon avait ainsi abandonné les Polonais, qu'il les avait livrés et vendus, qu'il s'était rendu à jamais indigne de leur sympathie. Après avoir signalé les efforts divers de la propagande antifrançaise, un de nos agents à Varsovie ajoutait: «Un autre moyen de découragement employé par les Russes et qui même a de l'influence ici, c'est la publication d'une convention secrète conclue à Pétersbourg par laquelle l'Empereur promet à la Russie de ne jamais travailler au rétablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille hommes de l'armée du grand-duché et de s'opposer à de nouvelles distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se réalisant, cela fait croire à l'existence et donne quelques inquiétudes. J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes les lettres des provinces russes polonaises en parlent [554].»
[Note 554: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Pologne, T. 326.
Derrière ce réseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour couvrir ses approches, elle commençait à préparer ses moyens militaires, et peu à peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes. Dès août 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratégiques à prendre en cas de rupture, et il permettait à un officier allemand de lui adresser un plan de campagne contre la France [555]. Dans le même temps, un bruit sourd s'élève de toutes les provinces baltiques et lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupée à remuer des terres, à réparer et à armer des places, à développer leur enceinte, à les lier les unes aux autres par de longues chaînes d'ouvrages; il s'agit avant tout d'organiser en deçà des frontières un vaste système de fortifications, de protéger les parties centrales de l'empire, de couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se fait avec hâte, avec fièvre; ce ne sont point des mesures d'utilité permanente, mais de précaution immédiate, les préparatifs d'une guerre en vue. À l'instant où Napoléon invite pour la première fois les Varsoviens à se retrancher, certains témoignages nous montrent les travaux russes en pleine activité à Dunabourg, à Riga, où ils se poursuivent «nuit et jour, par ordre supérieur [556]». Le mois suivant, en septembre, le long de la Dwina et du Dniéper, dans l'intervalle qui sépare les deux fleuves et marque le point vulnérable de l'empire, des profils de redoutes, des formes de camps retranchés surgissent du sol et rapidement s'ébauchent.
[Note 555: ][ (retour) ] Haüsser, Deutsche Geschichte, III, 529.
[Note 556: ][ (retour) ] Lettre datée de Mittau le 23 août 1810. Deux rapports en date des 16 et 19 septembre donnent des détails plus circonstanciés. Archives nationales, AF, IV, 1653.