Spécieuse et irréalisable, l'idée n'était pas nouvelle, et le Comité de salut public l'avait formulée comme le seul moyen de terminer à notre avantage la guerre sans merci qui s'était ouverte entre la France et l'Angleterre [558]. Ce fut le destin de Napoléon que de trouver la France orientée dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractère fut de l'y précipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son génie et de ses succès fut de donner aux plus chimériques conceptions de ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la réalité sur la forme de leurs rêves.
[Note 558: ][ (retour) ] En 1795, dans une série d'instructions à l'envoyé de la République en Hollande, le Comité montrait que le but à atteindre était «d'exclure les Anglais du continent».--«Privée de ses immenses débouchés, disait-il, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses marchandises coloniales et asiatiques. Ces denrées, invendues, tombent à bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils ont voulu vaincre les Français par la disette.» Albert Sorel, L'Europe et la Révolution française, III, 389.
Après Iéna, maître des côtes depuis Naples jusqu'à Dantzick, il a pu rendre son décret de Berlin, constitutif du blocus continental proprement dit, interdisant l'accès du littoral au pavillon britannique et prohibant l'importation directe des denrées. Les Anglais ont détourné ce coup en donnant pour réponse au décret de Berlin leurs célèbres arrêts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont obligé tous les neutres, c'est-à-dire les navires des États d'Europe et d'Amérique non engagés dans la lutte, à reconnaître, sous peine de saisie, leur suprématie maritime, à leur payer tribut et à prendre d'eux licence de naviguer. Ces permis de circulation, il les ont désormais réservés, à de rares exceptions près, aux seuls bâtiments qui ont consenti à se charger de denrées coloniales leur appartenant, à porter ces produits sur le continent et à les y verser pour leur compte. Les navires neutres et spécialement américains ont dû se faire les facteurs du commerce britannique; l'importation des denrées n'a pas cessé, et seul le véhicule, le moyen de transport a changé. Alors, opposant la violence à la violence, Napoléon a riposté aux arrêts du Conseil par un second décret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considérant que l'Angleterre s'est subordonné et asservi tous les neutres, il les a déclarés dénationalisés, devenus Anglais, c'est-à-dire ennemis, et comme tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports. Jusqu'à présent, ce décret est demeuré, dans la plupart des pays du Nord, à l'état de principe posé et de simple menace; il s'agit aujourd'hui de procurer réellement et de généraliser son application. Le jour où aucun bâtiment neutre ne trouvera plus accès dans les ports du continent, les denrées coloniales auront perdu leur dernier moyen d'introduction et de débit: l'Angleterre sera domptée.
Seulement, décréter l'exclusion absolue des neutres, après celle des Anglais, c'est décider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime, c'est suspendre la vie économique de tous les peuples, c'est leur imposer des souffrances au-dessus de leur résignation et de leur patience. En s'attaquant à la masse incompressible des intérêts, Napoléon se heurte à une force qui se dérobera à ses prises. Faibles et terrifiés, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obéir, mais conservent de secrètes complaisances pour l'Angleterre: ils promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun État ne saurait se prêter de bonne foi à tyranniser ses sujets pour le compte d'un maître étranger, à se faire l'instrument de leur torture. Et forcément, pour supprimer les résistances, Napoléon en vient à supprimer ce qui résiste, c'est-à-dire les gouvernements, à procéder par expropriation, à saisir les provinces, à confisquer les royaumes, à avancer toujours et à prendre insatiablement, interprétant et appliquant avec une violence fébrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur fondamentale commise par la Révolution, lorsqu'elle a soudé l'intérêt de l'Europe à celui de l'Angleterre en adoptant un système de conquêtes également inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait à subjuguer la première pour vaincre la seconde, ne se démontre mieux qu'en 1810. À cette époque, les conséquences ultimes s'en dégagent, se précipitent, s'accumulent, vont à l'extrême, assez choquantes pour frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes. Jusqu'à présent, Napoléon s'est astreint dans le Nord à la frontière acquise par la République, tracée autour de l'ancienne Belgique, mais comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, obligé de peser davantage sur la Hollande, qui cherche à lui échapper, il pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle de l'ancienne Gaule que pour la dépasser. Entraîné par son but, qui se recule sans cesse, il empiète immédiatement sur les pays voisins, se met à suivre et à côtoyer indéfiniment le littoral, à prolonger la France sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir à sa frontière, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la Baltique, et il atteint ce paradoxal résultat d'approcher matériellement la Russie, d'en venir presque à la toucher, nivelant tout sur son passage, courbant les résistances et échelonnant les haines.
Au printemps, la Hollande, menacée d'annexion, n'a obtenu un sursis et prolongé son existence qu'en cédant ses provinces cisrhénanes, en promettant de s'employer énergiquement contre l'Angleterre, en acceptant les plus onéreuses servitudes. Le Roi a signé ce pacte, mais ne se résout point à l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenimés, jusqu'à ce que Louis-Napoléon, n'osant résister ouvertement à son frère et ne se résignant point à violenter ses sujets, s'efface et disparaisse. Le 9 juillet, Napoléon prononce par décret la réunion de la Hollande, l'enlace aussitôt de ses douanes et l'interdit aux Anglais. Pour cette suppression d'un État deux fois séculaire, il ne fournit aux autres cours et en particulier à celle de Russie que de brèves explications. De son côté, Alexandre garda le silence: «il ne me dit pas le mot sur la Hollande», écrivait Caulaincourt [559]. Quelque ému que fût le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intérêt de la Russie n'était pas suffisamment en cause, et le coup avait frappé trop loin d'elle.
[Note 559: ][ (retour) ] Rapport n° 99, août 1810.
Au delà de la Hollande, Napoléon rencontre des États qui n'intéressent pas moins sa politique et son système. L'Ost-Frise, les principautés et duchés de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires hanséatiques sont le prolongement géographique des Pays-Bas. C'est la même nature indécise, amphibie, où deux éléments se confondent et empiètent l'un sur l'autre; ce sont les mêmes côtes basses, sablonneuses, à fleur d'eau et partout accessibles, où le sol s'émiette en milliers d'îlots, où la mer pénètre par des golfes profonds et d'innombrables découpures: point de contrée plus propre à favoriser les surprises de la contrebande et les débarquements clandestins. À l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conservé des postes d'observation et de relâche; en face de l'Elbe, sur le rocher d'Helgoland, ils ont installé un dépôt de marchandises, fortifié et insaisissable, qui déverse périodiquement son trop-plein sur les côtes d'alentour.
Maître de la Hollande, Napoléon n'est plus disposé à tolérer ces incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et qui confinent à ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une étroite solidarité entre la Hollande et le littoral hanséatique. Naguère, il s'était complu à l'idée de les réunir sous le même sceptre, de prolonger jusqu'à Hambourg l'apanage de Louis et d'insérer un grand royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et l'Allemagne, pour les mieux séparer. Par cette création, il comptait aussi, en rattachant à un État étranger des populations germaniques, affaiblir en elles l'idée renaissante de nationalité et de patrie, «dépayser davantage l'esprit allemand [560]». À présent qu'il s'est substitué à la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et pousser jusqu'au delà de l'Elbe sa propre frontière? S'il réalise cette seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprimé en trois mois la moitié de la distance qui le sépare de la Russie et portera au comble les appréhensions d'Alexandre.
[Note 560: ][ (retour) ] Lettre publiée par le prince Napoléon dans son ouvrage: Napoléon et ses détracteurs, 238-245.
Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays hanséatiques, réserve leur attribution définitive, songe même à marquer près de l'Ems le tracé définitif de sa frontière [561], et se borne à assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'exécution de ses décrets. Il échelonne d'Emden à Lubeck les trois divisions de Davoust, les range face à la côte, sur une triple ligne, les emploie à faire office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrières qu'il oppose à l'invasion des produits britanniques.