[Note 561: ][ (retour) ] Corresp., 16853.

Exclu de la Hollande, contrarié sur la mer du Nord, le commerce anglais, sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est là qu'il faut désormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napoléon le suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il enjoint au Danemark, à la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les bâtiments chargés d'articles coloniaux [562]. Bientôt après, par ses décrets du 5 août et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter à tous les États allemands, il frappe ces denrées du droit énorme de cinquante pour cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises capturées en mer, toutes autres demeurant prohibées; en fait, elle doit s'appliquer aux articles introduits par tolérance, sans que le vice de leur origine puisse être clairement démontré. Ce régime a pour but d'enrichir le fisc aux dépens de la contrebande; c'est aussi un moyen de rejoindre dans l'intérieur des terres les marchandises qui ont forcé les lignes d'investissement, celles qui se sont amassées sur le continent, de n'en permettre la circulation et le débit qu'à des prix ruineux pour l'Angleterre [563]. Napoléon exige désormais qu'en Allemagne et en Suisse toutes les places de commerce soient visitées, tous les magasins forcés et fouillés, toutes les marchandises saisies ou exercées en masse. Après avoir soumis ses sujets à une fiscalité sans exemple, il la propose et l'impose comme modèle aux États feudataires. Son autorité se multiplie sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est soumis, les environne de clôtures, comprime leurs mouvements, les tient dans un réseau étouffant de prescriptions et de défenses, et sous le poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halète et ne respire plus.

[Note 562: ][ (retour) ] Id., 16713.

[Note 563: ][ (retour) ] Sur l'application et le mécanisme de ce système, voy. spécialement Thiers, XII, 182-190.

Les nouveaux décrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au moins en ce qui concernait l'étranger, le principe de la fermeture des ports. Ils paraient aux défaillances du passé, mais n'en admettaient aucune dans l'avenir, et si Napoléon se jugeait impuissant à empêcher tout à fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout où il pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entouré d'une ligne de circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il s'aperçut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les produits anglais et altérait toute l'économie du système. Entre la Prusse et les duchés de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande étroite de territoire, une fraction de la Poméranie restait aux Suédois: c'était tout ce qu'ils avaient conservé de leurs vastes possessions en Allemagne, un débris ou plutôt un souvenir de l'empire créé par Gustave-Adolphe. Lorsque Napoléon leur avait accordé la paix le 6 janvier 1810, il leur avait restitué la Poméranie, sous la condition qu'ils déclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient à toutes les exigences du blocus. Malgré cet engagement positif, la Poméranie, avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour s'insinuer dans les contrées voisines. De plus, la Suède proprement dite et péninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui prêtait un précieux concours; si la presqu'île Scandinave, pauvre et dépeuplée, ne fournissait point par elle-même aux articles prohibés un débouché considérable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser, s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tâter les côtes allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y trouvait un point d'appui et des facilités d'offensive; dans la Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions infiniment accrues, les mêmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord. C'est ce vaste entrepôt, avec son prolongement en Allemagne, en Poméranie, que Napoléon veut aujourd'hui fermer, et la Suède prend dans ses préoccupations une place essentielle. Seulement, à côté de la Suède, il retrouve la Russie; s'il établit trop ouvertement son autorité à Stockholm, il rejoindra par l'extrême Nord l'empire qu'il effleure déjà par le duché de Varsovie; créant un second point de contact, il doublera les occasions de heurt et de discorde.

II

Dès le mois de mai, Napoléon avait adressé au gouvernement de Stockholm une note péremptoire et menaçante; il exigeait, en même temps que la guerre aux Anglais et l'extradition d'un certain nombre d'émigrés français, la mise sous séquestre des marchandises coloniales entreposées en Poméranie; faute d'obtempérer sous cinq jours à ces demandes, la Suède perdrait les bénéfices de son traité, s'exposerait à une rupture et à un traitement de rigueur [564].

[Note 564: ][ (retour) ] Corresp., 16476. Archives des affaires étrangères, Suède, 294.

Ces dures injonctions s'adressaient à un État malheureux, particulièrement éprouvé par la tourmente qui sévissait sur l'Europe. Jetée par la folie de son dernier roi dans une guerre désastreuse, qui lui avait coûté la Finlande, la Suède n'était sortie de cette crise, grâce à un changement de règne, que pour tomber dans d'inextricables embarras. Aujourd'hui, elle se sentait tirée en sens inverse par deux intérêts contradictoires, également pressants, qu'il lui était interdit de sacrifier l'un à l'autre.

Par instinct, par tradition, elle inclinait vers la France, sentait l'avantage de se rattacher à cette ancienne alliée et de se serrer contre elle; la protection de Napoléon lui paraissait indispensable pour résister à la Russie, établie désormais en face de sa capitale, et se refaire une existence politique. Mais la première nécessité pour un peuple, avant même de pourvoir à la sécurité et à la grandeur de l'État, est de vivre, de vivre matériellement, de subvenir aux besoins de chaque jour. Or, la rupture avec l'Angleterre mettrait littéralement la Suède dans l'impossibilité de se sustenter. Le commerce avec les ports du Royaume-Uni était devenu l'une des fonctions normales et essentielles de sa vie; seul, il permettait aux Scandinaves de mettre en valeur les richesses de leur sol, d'exploiter leurs forêts et leurs mines, en ouvrant à leurs bois de construction, à leurs fers, à leurs aciers, un débouché permanent. En échange de ces produits, l'Angleterre fournissait à ses tributaires du Nord toute une partie des objets nécessaires à leur alimentation, des denrées de première utilité, le sel par exemple, que la Suède ne possédait et ne savait fabriquer par elle-même: une suspension complète de rapports l'eût soumise à d'intolérables privations. Entre Napoléon, qui pouvait la briser ou au moins la livrer aux Russes, et l'Angleterre, qui possédait les moyens de l'affamer, elle se voyait réduite à ruser, à louvoyer, faisant au premier des promesses constamment éludées en faveur de la seconde.