Aux angoisses de cette situation s'ajoutaient les difficultés et les périls d'un lendemain de révolution. À l'intérieur, les passions n'avaient point désarmé, elles restaient actives, irréconciliables, et nul n'apparaissait assez fort pour les contenir et les maîtriser. Le roi actuel, Charles XIII, élevé d'abord à la régence, placé ensuite sur le trône à l'exclusion de son neveu Gustave IV et de sa descendance, était âgé, infirme, sans postérité; la Reine était impopulaire et décriée, soupçonnée des pires intrigues; la branche aînée des Wasa conservait un parti; les chefs de la noblesse étaient accusés de connivence avec les Russes et dénoncés aux haines d'une démagogie turbulente, qui colorait d'un patriotisme exalté ses tendances subversives.

Au milieu de cette confusion et de ces dangers, la Suède cherchait désespérément un point où se reprendre, où rattacher ses destinées chancelantes, et sa grande préoccupation était de se refaire une dynastie, de se donner une race de rois qui succéderait à la branche cadette des Wasa, après la mort de Charles XIII, et de greffer un rameau vivace sur cette tige desséchée. Le 14 juin 1809, les États avaient choisi pour héritier de la couronne Charles-Auguste d'Augustenbourg, beau-frère du roi de Danemark. Par lui-même, ce prince n'avait rien qui pût séduire et enlever les cœurs [565]; mais la Suède voyait en lui la promesse d'un sort plus assuré, le gage de l'indépendance nationale, et il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'entourât de sollicitude et de respects. En ce moment, comme l'adversité s'acharne à frapper les malheureux, un coup de foudre inattendu vint fondre sur la Suède, et ce fut à l'époque même où Napoléon la mettait plus impérieusement en demeure de le satisfaire. Le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la place. Cette catastrophe, trop soudaine pour être attribuée par la douleur populaire à des causes naturelles, remettait en suspens l'avenir de la Suède et le livrait à toutes les incertitudes.

[Note 565: ][ (retour) ] «Le prince royal, écrivait notre chargé d'affaires à Stockholm, est naturellement sérieux et réfléchi, ne cherche point à plaire par les petits moyens auxquels les Suédois attachent une grande importance; il ne dit rien aux femmes, s'ouvre fort peu avec les hommes et ne sourit presque jamais; en un mot, il ne sacrifie pas aux Grâces, mais sa vie est consacrée à l'étude.» 11 mai 1810. Archives des affaires étrangères.

Il fallait maintenant procéder à l'élection d'un nouveau prince royal, rassembler à cet effet les États, convoquer une diète, c'est-à-dire rouvrir une scène de compétitions et de désordres. Au milieu de son désarroi, le gouvernement s'avisa que la Providence lui avait ménagé un moyen d'abréger et de simplifier la crise. Le prince qu'il pleurait avait un frère; en appelant ce jeune homme à remplacer le défunt, en dirigeant sur lui les suffrages de la diète, en se bornant à une substitution de personne dans la même famille, on couperait court à la lutte des intrigues qui de toutes parts se mettaient en mouvement. Le Roi et son conseil, il est vrai, n'admettaient ce parti que sous une réserve essentielle. Dans son surcroît d'infortune, la Suède sentait mieux le besoin de reconquérir les bonnes grâces de Napoléon, d'aller à lui et de forcer sa protection. N'intéresserait-elle point l'Empereur à son sort en lui demandant de le fixer, d'approuver et de ratifier par avance le choix du futur souverain? Apaisé par cet acte d'obédience et d'hommage, satisfait de voir la Suède se livrer politiquement à ses inspirations, Napoléon consentirait peut-être à adoucir ses exigences économiques, à prendre en considération les intérêts et les souffrances d'un peuple qui voulait être à lui, ne demandant qu'un peu de patience et de ménagement. Dominé par cet espoir, le gouvernement ajourna toute décision définitive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Paris un conseil ou plutôt une direction. Le 2 juin, tandis que le cabinet souscrivait en principe à toutes les demandes de la note française, le Roi écrivit à l'Empereur une lettre éplorée; il insistait sur les malheurs qui accablaient sa vieillesse, indiquait ses préférences, faisait allusion au second prince d'Augustenbourg, et demandait à Napoléon, en termes suffisamment explicites, d'agréer ce candidat et de lui donner l'investiture [566].

[Note 566: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Suède, 294.

Avant de recevoir cette lettre, Napoléon avait appris la mort du prince royal. Le choix d'un successeur lui importait peu, quant à la personne; son vœu était simplement qu'il s'élevât en Suède un pouvoir assez fort pour imposer à la nation la rupture avec l'Angleterre, assez fort aussi pour ne point subir l'influence et la tutelle de la Russie. Le bruit public prêtait au cabinet de Pétersbourg l'intention de mettre sur les rangs un prince d'Oldenbourg, parent des Roumanof: Napoléon excluait ce choix, mais il était également résolu à ne point patronner un candidat désagréable au Tsar. Pour fortifier prudemment la Suède, son idée était toujours de la rapprocher du Danemark, ami de la France sans être ennemi de la Russie, de l'adosser à ce royaume, déjà maître de la Norvège, de créer ainsi autour de la Baltique un groupement de forces, une sorte de fédération scandinave. Le choix du prince décédé lui avait plu, parce qu'il indiquait chez les Suédois une tendance à entrer dans cette voie. Aujourd'hui, l'heure n'était-elle point venue d'y marquer un pas décisif, de préparer à bref délai, non seulement de plus intimes rapports entre les deux gouvernements, mais la réunion des couronnes? Il suffirait d'appeler à la succession inopinément ouverte à Stockholm, au lieu d'un prince danois, le roi de Danemark lui-même, Frédéric VI, et de placer sur les marches du trône de Suède le monarque qui régnait à Copenhague. Lorsque Napoléon passa pour la première fois en revue les candidats possibles, il y eut chez lui, en faveur de ce dénouement, une courte velléité: c'est au moins ce que semble indiquer un article paru à la date du 17 juin dans l'officieux Journal de l'Empire: l'attention des Suédois y était appelée sur le roi de Danemark en quelques lignes assez claires pour avertir et diriger l'opinion.

Quelques jours après, la lettre de Charles XIII arrivait à Paris. La candidature soumise à l'Empereur ne s'écartait pas sensiblement de celle qui avait eu tout d'abord ses préférences: elle tendait au même but, de façon moins directe; sans préparer la réunion des couronnes, elle reformerait un lien entre la Suède et le Danemark; elle avait sur l'autre l'avantage d'être plus acceptable pour la Russie, que la perspective d'une fusion complète entre les États scandinaves eût vraisemblablement alarmée. Napoléon, sans plus songer au roi de Danemark, se rallia de bonne grâce au choix du prince d'Augustenbourg. Il ne prononça point son adhésion en termes formels, ayant adopté pour principe de ne pas se mêler directement à l'affaire suédoise, mais il inséra dans sa réponse au Roi, qu'il fit le 24 juin, les phrases suivantes: «J'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 2 juin. Je prends une part sincère à tous ses chagrins, et je suis peiné des embarras que cette nouvelle circonstance lui donne. J'ai eu quelque satisfaction de voir par sa lettre que la Providence lui a ménagé des ressources... Le projet de resserrer les liens de la Suède avec le Danemark paraît avoir des avantages spéciaux pour son pays [567]

[Note 567: ][ (retour) ] Corresp., 16588.

Notre diplomatie fut chargée de fournir le commentaire de ces expressions légèrement voilées. La France n'entretenait à Stockholm, depuis la paix, qu'un simple chargé d'affaires, et si l'Empereur venait de nommer le baron Alquier son ministre dans cette capitale, il lui avait enjoint de rester à Paris jusqu'à ce que la Suède eût fait droit à toutes nos exigences en matière de blocus. Le 24 juin, il envoie à M. Alquier l'ordre de partir le lendemain, de rejoindre immédiatement son poste: «Vous lui donnerez pour instructions, écrit-il à Champagny, d'appuyer chaudement, mais sans me compromettre, le prince de Danemark.» (Il désignait sous ce terme le prince d'Augustenbourg, apparenté à la dynastie danoise [568].) En somme, il s'arrêtait à l'idée d'une intervention active, quoique discrète, en faveur de la solution la plus simple, la plus correcte, la plus normale, celle qui semblait devoir reconstituer l'avenir de la Suède sans porter ombrage à la Russie.

[Note 568: ][ (retour) ] C'est ce qui résulte avec évidence d'une instruction adressée en même temps à notre légation de Copenhague, pour l'engager à appuyer de son côté le candidat proposé par le roi de Suède. Archives des affaires étrangères, Danemark, 183. Corresp., 16585.