Le lendemain 25, la lettre était expédiée, M. Alquier faisait en hâte ses préparatifs de départ, tout se disposait à une action en faveur du prince d'Augustenbourg, et l'Empereur eût été sans doute fort étonné d'apprendre qu'à la même heure, en plein Paris, chez un maréchal beau-frère du roi Joseph, une combinaison toute différente se tramait à son insu. Peu de jours auparavant, un jeune officier suédois, le lieutenant Mœrner, était arrivé à Paris. Il venait sans commission de son gouvernement; il ne représentait pas même un parti, mais un groupe, et c'était une réunion d'amis qui lui avait donné mandat de faire un prince royal de Suède. Quelques militaires, quelques professeurs à l'université d'Upsal, désirant avec ardeur la régénération de leur patrie, admirateurs passionnés de la France et de son armée, avaient conçu l'idée de retremper la Suède à cette source de vertu guerrière et d'héroïsme; ils s'étaient mis en tête de chercher dans l'état-major impérial, chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne et le roi de demain.
Parmi les maréchaux, leur choix s'était très naturellement porté sur le seul que la Suède connût autrement que de réputation. Pendant la campagne de 1807, Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avait eu à combattre les Suédois en Poméranie; il s'était montré envers eux adversaire courtois, vainqueur généreux; plus tard, en 1808, chargé d'opérer une descente en Scanie, tandis que les Russes attaquaient la Finlande, il avait mis à profit le vague de ses instructions pour respecter le territoire suédois; il avait préféré ménager d'anciens alliés plutôt que de vaincre à leurs dépens, et son inaction, qui avait fort déplu à Pétersbourg, lui avait valu en Suède un commencement de popularité. C'était donc lui qu'avaient principalement en vue M. de Mœrner et ses amis, et le jeune lieutenant, avec la confiance téméraire de son âge, s'était offert pour sonder le terrain à Paris, pour proposer au maréchal de nouvelles destinées et solliciter l'adhésion du gouvernement français, pour convaincre Bernadotte et Napoléon [569].
[Note 569: ][ (retour) ] Mémoires inédits de M. de Suremain, aide de camp du roi de Suède, cités par le baron Ernouf, dans un article intitulé: Comment Bernadotte devint roi de Suède. Revue contemporaine, mars et avril 1868, 237-269. A. Geffroy, Des intérêts du Nord scandinave dans la guerre d'Orient, élection de Bernadotte. Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1855, 1269-1296.
À Paris, Mœrner s'ouvrit d'abord à un ami obscur, au géographe Latapie, pourvu d'un emploi modeste au ministère des relations extérieures. Mœrner et Latapie, après avoir repris et parcouru ensemble la liste des maréchaux, convinrent décidément que Bernadotte, qui participait au prestige de Napoléon sans passer pour un serviteur aveugle de sa politique, était seul, parmi tant d'illustrations, à réunir les conditions requises. Le plus difficile était de faire croire en France à la réalité et à l'importance d'un parti qui n'avait pris forme que dans quelques têtes «remuées par l'enthousiasme militaire [570]». Ce parti qui n'existait pas en Suède, on s'avisa de le créer à Paris. Mœrner rallia à son idée le consul de sa nation, M. Signeul, puis le comte de Wrède, homme de grand nom et de haute allure, envoyé par son gouvernement pour féliciter l'Empereur à l'occasion du mariage; ce fut M. de Wrède qui se chargea, le 25 juin, d'aviser Bernadotte et de lui faire les premières ouvertures.
[Note 570: ][ (retour) ] Lettre de Suremain à notre chargé d'affaires. Archives des affaires étrangères, Suède, 294.
Bernadotte ne demandait qu'à régner; il affecta d'abord le désintéressement qui est de mise et de tradition en pareille circonstance, puis se laissa convaincre qu'il était indispensable au salut de la Suède. Peu d'heures après, il était chez l'Empereur, affirmant qu'un parti puissant le demandait et sollicitant la permission de se présenter aux suffrages de la diète [571].
[Note 571: ][ (retour) ] Geffroy, 1285-88, Ernouf, 254-255.
L'Empereur l'écouta d'abord avec quelque incrédulité et eut peine à prendre au sérieux cette candidature inopinée. Pourtant, lorsque les Suédois de Paris lui eurent fait parler par diverses personnes de son entourage, dont ils s'étaient acquis le concours, il prit leur demande en plus mûre considération: il y avait là un élément nouveau qui surgissait; convenait-il de l'écarter péremptoirement ou de s'en servir? Quant à appuyer ouvertement ou même secrètement le prince de Ponte-Corvo, l'Empereur n'y pensait point: il n'avait nulle envie d'exaspérer les Russes et de les pousser à bout, ce qui arriverait s'il plaçait de sa main à leurs côtés, en la personne d'un maréchal, non plus seulement l'influence française, mais la France elle-même. Ce point mis hors de cause, irait-il plus loin? Interdirait-il à Bernadotte toute candidature? Au contraire, le laisserait-il agir, sans le patronner ni le combattre, et lui permettrait-il de courir l'aventure à ses risques et périls? À chaque parti il reconnaissait des avantages, des inconvénients, qui se plaçaient devant lui en opposition et en balance [572].
[Note 572: ][ (retour) ] Les côtés divers sous lesquels il envisageait la question se montrèrent dans ses entretiens avec Metternich. Voy. les Mémoires de cet homme d'État, II, 365-367, 388-392.
Il avait des objections de principe contre le choix d'un maréchal: depuis qu'il avait cru se faire une légitimité par son mariage, il répugnait à multiplier les parvenus sur les trônes et s'était constitué le gardien vigilant du droit héréditaire. Il craignait non moins, s'il permettait à l'un de ses compagnons d'armes, déjà parvenu au sommet de la hiérarchie militaire, ce prodigieux avancement, d'éveiller chez les autres des idées d'indépendance et de grandeur qui ne perçaient que trop chez quelques-uns. Cependant, si sérieuses que fussent ces considérations, ne devaient-elles point céder dans la circonstance à un intérêt majeur, celui de laisser la Suède se lier étroitement à nous? Par le chef français qu'elle se donnerait, l'Empereur trouverait sans doute plus de facilité à peser sur elle et à la détacher de l'Angleterre. D'autre part, s'il nous fallait quelque jour combattre les Russes, la Suède reprendrait immédiatement une autre utilité: elle aurait à attaquer l'ennemi en flanc, à entraver et à paralyser ses mouvements. Or, cette diversion serait mieux conduite et plus efficace, le coup porterait davantage si les Suédois avaient à leur tête un maréchal d'Empire, instruit à l'école de Napoléon, formé à la grande guerre, un chef qui leur rendrait la confiance en eux-mêmes, disciplinerait leur courage mal réglé et leur réapprendrait à vaincre.