À la vérité, ces avantages divers risquaient de rencontrer dans la personne même du maréchal à élire, du prince de Ponte-Corvo, de très sérieux obstacles. Napoléon connaissait Bernadotte de trop longue date pour faire fond sur son caractère et sa fidélité; il prisait ses qualités militaires, sans l'avoir jamais aimé: en lui, il n'avait trouvé à aucune époque cet élan de cœur, ce dévouement passionné qu'il reconnaissait et appréciait chez d'autres maréchaux; il lui reprochait une arrière-pensée personnelle qui s'était manifestée en beaucoup de circonstances, un esprit raisonneur et peu maniable, un tempérament porté à l'opposition, toutes choses qu'il comprenait sous le terme générique de «jacobinisme». Après avoir comblé Bernadotte de faveurs et d'argent, sans se l'attacher, il avait dû réprimer plus d'une fois ses écarts, et il le tenait depuis Wagram dans une demi-disgrâce qui n'était point pour apaiser les sourdes rancunes du maréchal. Il était donc fort possible que celui-ci ne se fît pas l'agent docile de nos volontés, et même Napoléon mettait en lui si peu de confiance qu'il songea un instant à un autre candidat français, qu'il pensa à proposer le prince Eugène aux Suédois qui lui demandaient Bernadotte. Eugène s'étant récusé et ne voulant point changer de religion,--condition indispensable pour régner à Stockholm,--il fallut revenir au prince de Ponte-Corvo, qui n'éprouvait à aucun degré les mêmes scrupules [573].

[Note 573: ][ (retour) ] Mémoires de Suremain, d'après Ernouf, 260.

D'ailleurs, si Napoléon ne se dissimulait point les objections auxquelles prêtait le choix de ce maréchal, il ne les jugeait pas sans réplique; il y répondait par deux raisonnements, également faux, qui devaient le conduire à l'une de ses plus funestes erreurs. Il estimait que la défection de Bernadotte, en admettant qu'elle dût se produire, ne serait pas immédiate, que le prince continuerait au moins quelque temps d'obéir à l'impulsion donnée, au mot d'ordre de la patrie, qui était de s'engager à fond contre l'Angleterre. Or, pour plier nos ennemis et abattre leur courage, déjà ébranlé par de successives atteintes, peut-être suffirait-il de leur porter dans le Nord un coup brusque et rapide, de leur fermer momentanément la Suède. Quant à la Russie, Napoléon ne mettait pas en doute que le seul bruit d'une rupture entre cet empire et la France ne réveillât chez tous les Suédois une exaltation guerrière; pour eux, le Russe était l'ennemi héréditaire, traditionnel; la perte de la Finlande était une plaie qui saignait toujours dans leurs cœurs: certes, ils ne résisteraient pas à l'occasion qui leur serait offerte de recouvrer cette province, en attaquant la Russie aux prises avec la France, et à supposer que Bernadotte hésitât, s'inspirât de considérations égoïstes et de calculs inavouables, la nation l'entraînerait à sa suite et lui forcerait la main: la Suède serait plus française que son roi français, plus belliqueuse que le chef militaire qu'elle se serait donné; d'un élan tout spontané, elle marcherait au canon et viendrait se ranger à nos côtés; à défaut du gouvernement, le peuple déciderait la guerre de revanche, et Bernadotte, avec son expérience et ses talents, serait là pour la bien diriger.

Seulement, cette crise dans le Nord que Napoléon voyait arriver sans la souhaiter, l'élévation de Bernadotte présenterait l'inconvénient capital de la rendre plus certaine, plus difficilement évitable. Quelque soin que prît l'Empereur de ne pas faire sentir sa main dans ce qui s'accomplirait et de ne pas l'y mettre effectivement, il était impossible que la Russie ne tressaillît point à l'aspect d'un maréchal d'Empire établi sur ses frontières, posté en face de Pétersbourg, à la tête d'un peuple d'ennemis: elle s'alarmerait moins si Napoléon laissait faire que s'il agissait; elle s'alarmerait cependant, et l'alliance ou ce qui en restait survivrait avec peine à cette nouvelle épreuve. À cet égard, Napoléon ne se faisait aucune illusion. Malheureusement, il commençait d'envisager l'avenir avec un fatalisme coupable. À mesure qu'il sentait Alexandre lui échapper davantage, il jugeait qu'entre eux l'intimité ne pouvait disparaître que pour faire place au combat, qu'une force ingouvernable poussait les deux empires l'un contre l'autre; le temps n'est pas éloigné où il dira: «J'aurai la guerre avec la Russie pour des raisons auxquelles la volonté humaine est étrangère, parce qu'elles dérivent de la nature même des choses [574].» Persuadé que la lutte, si elle devait survenir, éclaterait pour des motifs d'ordre général, il ne crut pas devoir s'opposer à un événement qui la rapprocherait sans doute, mais qui lui permettrait de la soutenir avec plus d'avantages: il n'était pas homme à dédaigner une arme qui s'offrait à lui, lors même qu'il n'avait point la certitude de s'en servir. Donc, tout calculé, il ne défendra point à Bernadotte de se présenter; il s'arrête à ce parti sans enthousiasme, sans savoir au juste de quel côté doivent incliner ses préférences, en conservant un fond de scepticisme sur les chances du maréchal; il ne lui prêtera aucune assistance matérielle ou morale, se détournera de la Suède, la laissera à elle-même, à ses propres inspirations, afin qu'elle fixe ses destinées et pèse en même temps sur celles de l'Europe. Par une exception unique dans sa carrière, comme si les événements qui l'entraînent étaient si fort au-dessus des calculs humains que son génie même ne pût les dominer, il se livre à eux, s'abstient d'agir et presque de vouloir. Sur une question qui risque d'affecter gravement ses rapports avec la Russie, il abandonne au sort le soin de prononcer et se confie au dieu aveugle: la partie où il se sent indirectement engagé, il la laisse se jouer sur une carte de pur hasard; il s'en remet à la plus fortuite des circonstances, au résultat d'un scrutin populaire, au vent qui va souffler dans une diète suédoise, de décider s'il aura plus ou moins sûrement la guerre avec la Russie.

[Note 574: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 109.

Comment concilier cette attitude nouvelle, ce parti pris d'inaction, avec les démarches prescrites en faveur du prince d'Augustenbourg, avec la lettre écrite au Roi, avec la mission confiée au baron Alquier? La lettre était partie, mais elle ne prendrait sa valeur que par l'interprétation que M. Alquier était chargé d'en donner. Cet envoyé n'avait pas encore quitté Paris: il reçut ordre de rester. Ainsi l'Empereur n'aura même pas de ministre en Suède pendant la session de la diète; il tient volontairement sa diplomatie hors de scène et s'ôte jusqu'au moyen d'intervenir. Toutefois, pour se remettre à la position d'immobilité absolue, il lui avait fallu interrompre le geste commencé, ramener son bras tendu pour agir, et ce mouvement en arrière, par lequel il laissait le champ libre à Bernadotte, précise sa part de responsabilité dans les événements qui vont suivre.

III

Une simple neutralité, sans un mot d'encouragement, c'était peu pour le parti qui mettait tout son espoir dans le nom et l'appui de l'Empereur. Bernadotte s'en contenta; il quitta Paris, se retira dans sa terre de La Grange et s'y tint fort tranquille de sa personne, tout en faisant travailler de son mieux à Stockholm; il écrivit plusieurs fois à l'Empereur, mais se bornait à lui communiquer les nouvelles, à le tenir au courant, sans solliciter de réponse à ses lettres [575]. MM. de Wrède et de Mœrner, ainsi que leurs affidés, étaient plus exigeants; ils eussent voulu obtenir une parole, un signe d'approbation qui deviendrait pour eux un gage de succès. Afin de surprendre ce secours, ils crurent devoir mettre dans la confidence le ministre de Suède à Paris, le baron de Lagelbielke, qui seul était en droit d'agir officiellement et de questionner. En apprenant l'étrange intrigue ourdie à ses côtés, M. de Lagelbielke demeura stupéfait et ne sortit de son étonnement que pour tomber dans un abîme de réflexions. Hostile au fond à la France, il ne pouvait approuver les aspirations du maréchal: d'autre part, fort ménager de ses intérêts personnels, il jugeait imprudent de se brouiller avec un parti qui peut-être représentait l'avenir et qui triompherait certainement, pour peu que tel fût le vœu de Napoléon. Désirant régler sa conduite au mieux de sa fortune, il n'eut désormais qu'une pensée, qu'un but, savoir si l'Empereur s'intéressait ou non au succès du maréchal, si Sa Majesté était dans l'affaire. Les audiences qu'il obtint du souverain ne l'ayant point renseigné, il se tourna vers le secrétaire d'État, se mit à poursuivre M. de Champagny en tous lieux, au ministère, dans le monde, au bal. Le 1er juillet, à la fête de l'ambassade d'Autriche, qui devait finir si tragiquement, il fendait la foule des invités pour arriver jusqu'au duc de Cadore, cherchait à le faire parler et n'en obtenait que des phrases évasives: «Nous laisserons aller les choses... j'ignore complètement la pensée de l'Empereur...», et bientôt le duc «se détournait pour répondre ou saluer ailleurs [576]». Mais le Suédois s'attachait à lui, essayait de rappeler son attention, lorsque le cri sinistre: «Au feu!» retentissant de toutes parts, vint forcément rompre l'entretien. M. de Lagelbielke dut renoncer à satisfaire sa curiosité, et le mutisme observé vis-à-vis de lui le mettait au désespoir; il l'attribuait à un parti pris d'indifférence et de dédain pour la Suède: «Nous sommes par trop méprisés ici», disait-il douloureusement [577]. Entre temps, à la fin de juin et dans les premiers jours de juillet, il dépêchait à Stockholm plusieurs courriers; il signalait les incidents survenus, la formation du parti Bernadotte, mais se trouvait hors d'état de fournir aucun éclaircissement sur les volontés de l'Empereur.

[Note 575: ][ (retour) ] Cette correspondance, qui se compose de courts billets, est conservée aux Archives nationales, AF, IV, 1683-85.

[Note 576: ][ (retour) ] Geffroy, 1289.