[Note 577: ][ (retour) ] Rapport confidentiel au ministre, signé Fournier. Archives des affaires étrangères, Suède, 294.
En Suède, durant la même période, le gouvernement était loin de prendre au sérieux la candidature du maréchal, bien que celle-ci commençât de faire son chemin dans les rangs inférieurs du peuple et de l'armée; il n'en brûlait pas moins de s'entendre désigner, parmi les autres concurrents, le préféré de l'Empereur, et son impatience s'accroissait sous le coup de plus pressantes alarmes. À Stockholm, les instincts de désordre et d'anarchie qui couvaient dans la populace venaient de faire explosion. Le 20 juin, le corps du prince royal avait été ramené dans la capitale. Pendant le passage du convoi, le comte de Fersen, grand maréchal du royaume, sur qui se concentraient d'iniques soupçons, avait été arraché du cortège et massacré par une bande de forcenés; c'était la démagogie qui entrait en scène, avec son accompagnement de violences et d'attentats. Terrifiés par ce spectacle, Charles XIII et son conseil se tournaient plus anxieusement vers Napoléon, cherchaient en lui le dieu sauveur, celui qui d'un mot pouvait apaiser les passions soulevées, réunir sur un nom quelconque les opinions éparses et refaire l'unité morale de la nation. Dans leur angoisse, ils s'adressaient au seul Français qu'ils eussent devant eux, c'est-à-dire à l'humble secrétaire de légation qui faisait fonction de chargé d'affaires. M. Desaugiers--c'était le nom de cet agent--se voyait importuné de visites, pressé de questions, supplié de livrer une parole qui serait reçue comme un ordre: la Suède se mettait aux pieds de Napoléon, demandait à connaître ses intentions, afin de s'y conformer, et ne sollicitait que le droit d'obéir: «Que l'Empereur nous donne un de ses rois, et la Suède sera sauvée [578]», disait le premier aide de camp du Roi, M. de Suremain, à Desaugiers, et il se refusait à admettre que le chargé d'affaires lui-même ne possédât pas le secret de sa cour.
[Note 578: ][ (retour) ] Dépêche citée par Ernouf, 257.
Ce n'était que trop vrai, cependant, car M. de Champagny, pour mieux répondre aux intentions négatives de l'Empereur, avait cru bien faire en rompant toute correspondance avec Desaugiers, en le laissant isolé et comme exilé dans son poste lointain. Étonné et humilié de ce silence, Desaugiers s'évertuait, ainsi que tout le monde, à saisir, à deviner une pensée qui semblait se proposer comme une énigme; à défaut de notions précises, il en était réduit à recueillir et à interpréter les plus légers symptômes, à interroger les moindres bruits, à chercher dans les gazettes l'opinion de son gouvernement. En ce moment, l'article paru le 17 juin dans le Journal de l'Empire tomba sous ses yeux. On n'a pas oublié que cet article, écho d'une première et fugitive tendance, s'exprimait en termes sympathiques sur le compte du roi de Danemark. Cette vague indication répondait aux préférences personnelles de Desaugiers: comme la plupart de nos agents à l'étranger, il subissait l'empire de la tradition et en était demeuré aux principes de notre ancienne politique; il jugeait utile de réunir en masse compacte les États Scandinaves pour endiguer la puissance russe. Encouragé par le langage du journal officieux, il s'imagina répondre à la pensée de sa cour en agissant dans le sens de ses propres aspirations. Conjuré par tous les Suédois qui l'entouraient de dire son mot, de jouer son rôle, il n'eut point la sagesse de s'y refuser; il délia sa langue, et les 4 et 5 juillet fit par deux fois sa profession en faveur du roi de Danemark et de l'union des couronnes, en présentant cette mesure comme un moyen de défense et de lutte contre la Russie.
«Votre pays, dit-il aux Suédois, est aujourd'hui à la merci des Russes... Il n'est pas impossible que la bonne intelligence vienne à cesser entre eux et nous. Si alors vous n'êtes pas plus forts qu'à présent, c'en est fait de la Suède, quarante mille Russes suffiront à la conquérir. Si au contraire vous opérez la réunion, le Nord change de face. Quatre-vingt à cent mille hommes que le royaume uni pourra opposer aux Russes seront plus que suffisants pour les contenir. Si l'Empereur est forcé de les combattre, il les vaincra, comme il a vaincu ses autres ennemis, et la paix qu'il dictera vous rendra la Finlande, si vous ne l'avez pas déjà reconquise. Qui sait même si Pétersbourg ne dépendra pas un jour du royaume de Scandinavie [579]?...»
[Note 579: ][ (retour) ] Dépêche du 6 juillet, citée par M. Geffroy, 1284.
Lorsque Desaugiers se permettait ce langage, il lui eût été difficile de prendre plus complètement le contre-pied des intentions actuelles de l'Empereur. Avant tout, Napoléon tenait à ménager les Russes, au moins dans la forme; c'était dans ce but qu'il s'abstenait de soutenir Bernadotte. D'autre part, il n'entendait pas nuire au maréchal et favoriser ses concurrents. Or, voici que notre chargé d'affaires, par la plus malencontreuse des inspirations, s'avisait de proposer une candidature autre que celle de Bernadotte, et de l'appuyer par des motifs blessants et injurieux pour la Russie. Cette double méprise explique le courroux de l'Empereur quand il lut la dépêche par laquelle Desaugiers rendait compte fort innocemment de ses imprudentes déclarations. D'une phrase tonnante, il foudroya l'infortuné chargé d'affaires: «Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny le 25 juillet, je ne puis vous exprimer à quel point je suis indigné de la lettre du sieur Desaugiers: je ne sais par quelles instructions cet envoyé a pu se croire autorisé à tenir des propos si extravagants. Mon intention est que vous le rappeliez sur-le-champ [580].» Et la réprimande s'étendit jusqu'au ministre, coupable d'avoir laissé Desaugiers sans direction, de l'avoir abandonné aux égarements de son imagination, au lieu de lui prescrire impérativement le silence.
[Note 580: ][ (retour) ] Corresp., 16712.
Pour réparer autant que possible l'effet produit, l'Empereur fit partir M. Alquier, cette fois définitivement [581]. Quittant aujourd'hui Paris, ce ministre ne pouvait plus arriver en Suède qu'à la fin d'août, c'est-à-dire après l'élection, qui devait s'accomplir dans la première quinzaine du mois; il n'y jouerait donc aucun rôle, ce qui convenait à son maître, mais il serait chargé de dire et de répéter, quel que fût l'événement, que l'Empereur aurait préféré en somme le prince d'Augustenbourg, c'est-à-dire le candidat neutre et terne par excellence [582]; ce vœu rétrospectif et par suite essentiellement platonique avait pour but de dégager notre responsabilité vis-à-vis de la Russie, sans qu'il pût influer sur un résultat antérieurement acquis.