En effet, le 25 juillet, la diète électorale s'était assemblée dans la ville d'Œrebrö. À cet instant, le gouvernement royal demeurait plus perplexe, plus désorienté que jamais. Les paroles de M. Desaugiers ne l'avaient point tiré de doute, car Charles XIII avait reçu en même temps la lettre du 24 juin, par laquelle l'Empereur semblait se prononcer pour le frère du feu prince. En présence de ces indices contradictoires, comme d'autre part Napoléon avait évité de donner à Bernadotte le moindre signe de sympathie, le cabinet de Stockholm se jugea autorisé à suivre ses premières inspirations et à faire réussir la candidature Augustenbourg [583]. Pour aller à ce but, il employa des voies détournées et usa d'une subtile stratégie.
[Note 583: ][ (retour) ] Rapport sur les événements qui ont précédé l'élection du prince royal de Suède, par M. Desaugiers: Archives des affaires étrangères, Suède, 294. Pendant la tenue de la diète, Desaugiers ignorait encore son rappel et n'avait pas quitté Stockholm.
Son premier effort s'employa contre Bernadotte, dont la candidature prenait décidément consistance. Par son côté à la fois démocratique et militaire, elle plaisait aux masses, dont elle enflammait le patriotisme; elle était acclamée dans les réunions populaires et «les cabarets [584]»; mais le Roi, la cour, «le grand monde [585]» conservaient les plus fortes préventions contre le soldat de fortune et ne lui pardonnaient point ses antécédents révolutionnaires. Pour le mettre en échec, le gouvernement feignit de se rallier au choix de Frédéric VI. Ce prince, que sa qualité de Danois rendait antipathique à la plus grande partie de la nation, disposait pourtant dans la diète de nombreux moyens d'influence; en peu de jours, avec l'appui du pouvoir, sa chance fit de tels progrès que les partisans de Bernadotte, se sentant distancés, crurent devoir s'effacer et renoncer à la lutte. Rassuré de ce côté, le gouvernement changea immédiatement ses batteries: la candidature danoise n'avait été entre ses mains qu'une arme destinée à battre en brèche le crédit de Bernadotte; cet effet obtenu, il se mit à détruire l'œuvre qu'il avait lui-même édifiée. Il ne lui fut pas difficile, en réveillant les souvenirs détestés qu'avaient laissés dans le pays la domination danoise au seizième siècle et l'union de Calmar, de provoquer contre Frédéric VI un mouvement d'opinion assez fort pour rendre son succès impossible. Le Danois se trouvant évincé, après avoir lui-même mis le Français hors de cause, la candidature Augustenbourg, repoussée depuis quelque temps à l'arrière-plan, reparaissait au premier et restait seule en ligne sur le terrain déblayé; c'était à ce résultat que le parti de la cour voulait finalement en venir. Aussitôt il démasque ses intentions, fait donner ses réserves. Le général Adlersparre est appelé à Œrebrö: c'est un vétéran des luttes électorales, «un homme habitué à manier les esprits et à maîtriser les suffrages [586]». Sous son impulsion, le comité formé dans le sein de la diète afin de préparer les décisions de l'assemblée et de lui présenter un candidat, se prononce pour le prince d'Augustenbourg par onze voix contre une seule, demeurée fidèle à Bernadotte. Le succès du compétiteur recommandé par la cour semble assuré, le dénouement préjugé et acquis, lorsque, à la dernière heure, un bruit s'élève, se répand, se propage comme une traînée de poudre: chacun se répète que Napoléon a parlé, qu'il désire, qu'il veut Bernadotte, et qu'il le désigne aux suffrages de la Suède.
[Note 584: ][ (retour) ] Mémoires de Suremain, d'après Ernouf, 257.
[Note 586: ][ (retour) ] Rapport de Desaugiers.
Ce bruit était un mensonge et le fait d'un imposteur. À l'époque où quelques Suédois avaient improvisé à Paris la candidature du prince de Ponte-Corvo, un Français nommé Fournier s'était activement mêlé à leurs manœuvres. Ancien négociant, il avait habité Gothembourg et y avait même rempli les fonctions de vice-consul, puis avait dû abandonner ce poste à la suite d'opérations malheureuses, où il avait laissé son avoir et beaucoup de sa considération. Le commerce lui ayant mal réussi, il cherchait dans la politique un moyen de rétablir sa fortune: l'élection de Bernadotte lui avait paru une affaire à lancer, et il s'y était donné corps et âme. Adroit et insinuant, il avait su se glisser jusqu'à l'hôtel des relations extérieures et avait même surpris l'entrée du cabinet ministériel; le duc de Cadore, sans se faire illusion sur son compte, s'était pris à le considérer comme un de ces hommes qui trouvent utilement leur emploi dans les besognes occultes de la politique.
Au bout de quelque temps, Fournier eut l'art de persuader au ministre que la France trouverait avantage à tenir un observateur dans la ville de Suède où se réunirait la diète, et ce fut ainsi qu'il obtint permission de se rendre à Œrebrö en qualité de personnage muet, chargé uniquement de voir, d'écouter, de signaler à Paris les incidents de la lutte. Pour faciliter son introduction en Suède et l'accomplissement de sa tâche, M. de Champagny lui remit une pièce dite passeport diplomatique et poussa la complaisance jusqu'à la libeller de sa main. Ainsi muni, Fournier se mit immédiatement en chemin, non sans avoir pris d'autre part les commissions et les instructions de Bernadotte. Peu de temps après, il est vrai, M. de Champagny sentit son imprudence et craignit d'avoir livré à un homme peu sûr une arme dont il ne lui serait pas impossible d'abuser. Au plus vite, il écrivit à notre légation de Stockholm, afin de se dégager de toute solidarité avec le vice-consul congédié. Par malheur, cette précaution venait trop tard: tandis que la lettre de désaveu courait après lui, Fournier, qui avait pris l'avance, débarquait en Suède et atteignait Œrebrö le 11 août, quelques jours avant la date fixée pour l'élection.
À peine arrivé, il transforme et dénature impudemment son rôle: simple émissaire du maréchal et agent d'observation pour le compte du ministre, il se pose en porte-parole de la France. Son langage est celui-ci: le gouvernement de l'Empereur souhaite le succès du prince de Ponte-Corvo; comme de hauts intérêts à ménager ne lui permettent point d'exprimer ouvertement ce vœu, il a dû recourir à un intermédiaire officieux et modeste pour le porter à la connaissance de la diète. À l'appui de ses dires, Fournier présente son passeport, montre l'écriture ministérielle, s'en sert pour s'accréditer dans la confiance des Suédois. Il a apporté aussi d'autres pièces, une lettre écrite par le maréchal, un portrait représentant «le jeune fils de Bernadotte jouant avec l'épée de son père»; de ses divers moyens de propagande, il sait tirer un merveilleux parti. En une nuit, il fait reproduire la lettre à des centaines d'exemplaires; son logis se transforme en officine d'où sortent à tout instant brochures, images, chansons patriotiques, dialogues populaires, qui inondent la ville et circulent dans les rangs de la diète; des libelles répandus à profusion font appel aux passions et aux haines nationales, s'attachent à présenter le succès du héros français comme une défaite morale pour la Russie et un commencement de revanche. En même temps, les quatre ordres de la diète, noblesse, clergé, bourgeois, paysans, sont successivement entrepris; cédant à des arguments appropriés, chaque classe de la nation en vient à s'imaginer que Bernadotte nourrit pour elle une prédilection particulière et fera son bonheur. Par-dessus tout, la pensée que Napoléon s'est montré derrière son lieutenant, qu'il a rompu le silence et manifesté ses intentions, stimule les dévouements, décourage les résistances, fait cesser toute opposition, et en quarante-huit heures, avec une promptitude à peine croyable, le courant se forme, grossit, se précipite, emporte tout sur son passage [587].