[Note 597: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Pologne, 326. Le même rapport plus développé se retrouve aux Archives nationales, AF, IV, 1699. L'agent était M. de Thiard, ancien chambellan de l'Empereur. Voy. ses instructions au n° 16811 de la Correspondance.
Que la France ou la Russie prît l'initiative de ressusciter la Pologne, celle des deux qui tenterait l'entreprise aurait à compter avec un tiers: il faudrait pressentir, consulter, désintéresser l'Autriche, la mettre avec soi sous peine de l'avoir contre soi. À l'opération projetée, l'Autriche perdrait presque infailliblement ce qui lui restait de la Galicie; ce membre détaché de la Pologne tendrait invinciblement à se ressouder au corps, la partie irait d'un mouvement irrésistible se fondre et s'absorber dans l'unité refaite. Pour réconcilier l'Autriche avec ce sacrifice, il importait de lui présenter d'amples dédommagements, de lui offrir en échange de son établissement précaire en Galicie de plus solides acquisitions: c'était avec elle une question d'indemnité à débattre. Pour commencer, on ne pouvait trop tôt se ménager à Vienne de nouveaux moyens d'accès et de confidence. Chacun de son côté, simultanément et secrètement, l'Empereur et le Tsar vont s'appliquer avec plus de soin à rapprocher d'eux l'Autriche et à l'attirer dans leur jeu.
Si Napoléon avait prononcé devant Metternich le nom de la Pologne, c'était afin de sonder ce ministre. Il s'expliqua dans la suite de l'entretien. Cette fois encore, il n'a pas en vue de signer une alliance et de se procurer un concours armé; il est plus détaché que jamais de cette idée. Observant ce qui se passe à Vienne, le fond d'amertume et de défiance qui y subsiste irrémédiablement, il ne croit guère à la possibilité de faire marcher côte à côte et de bon cœur Autrichiens et Français, vaincus et vainqueurs de Wagram. Ce qu'il demande toutefois, c'est plus qu'une simple neutralité, c'est une connivence et une complicité passives, garanties par l'adhésion anticipée de François Ier et de ses conseillers aux remaniements que l'avenir pourra commander. Dans ce but, il cherche à s'entendre dès à présent avec eux sur leur future compensation. De toutes ses possessions perdues, il n'en était point que l'Autriche désirât plus passionnément recouvrer que les côtes et les ports de l'Adriatique. Déjà Napoléon avait dit à Metternich: «Tout peut revenir, ces points-là sont des bouts de cheveux pour moi [598].» Lorsqu'il eut fait allusion à une renaissance possible de la Pologne, il ajouta: «Repousseriez-vous un jour des conférences ayant pour but d'amener l'échange d'une partie égale de la Galicie contre ces provinces?... Si je puis éviter la guerre avec la Russie, tant mieux; sinon, il vaut mieux avoir prévu les conséquences de la lutte [599].» Là-dessus, il insista longuement sur les avantages qui résulteraient pour l'Autriche de la réincorporation du littoral. À ce prix, il ne réclamerait pas une coopération active; la manière dont les Russes l'avaient secondé en 1809 l'avait, disait-il, dégoûté des coalitions. Il ne demandait même pas, il ne voulait point de réponse à ses insinuations. Dans le cas où l'empereur François admettrait en principe l'idée de l'échange, ce monarque n'aurait qu'à vendre graduellement les domaines de sa couronne en Galicie; à ce signe, Napoléon comprendrait que l'Autriche ne refusait pas de s'entendre avec lui sur les résultats possibles d'une crise à prévoir.
[Note 598: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 365.
[Note 599: ][ (retour) ] Id., I, 110-111.
Nanti de cet aveu, Metternich considéra que sa mission exploratrice était remplie et se prépara à quitter la France. Il se sentait fixé sur le point qu'il avait pris à tâche d'éclaircir; il disposait désormais d'une base pour édifier toutes ses combinaisons; d'après les dernières paroles de l'Empereur, il avait compris que le conflit avec la Russie, dont il avait si curieusement observé la genèse, se produirait suivant toutes probabilités. Cette crise, qui dominait l'avenir, rouvrait à l'ambition de sa cour de vastes perspectives. Placée entre les deux belligérants, sur leur flanc, l'Autriche ne trouverait-elle pas l'occasion de jeter dans la balance le poids décisif? Par contre, toute imprudence au début la mettrait en péril de mort et l'exposerait à périr dans la formidable collision qui se préparait: elle ne pourrait, le cas échéant, prononcer avec utilité son action qu'après l'avoir tout d'abord et très soigneusement réservée. Pour le moment, Metternich ne voyait d'autre conduite à suivre que d'accéder aux désirs de l'Empereur, d'admettre le troc de la Galicie contre les provinces illyriennes, sans participation active à la lutte, et il conseillerait à son maître cette résignation profitable. En se plaçant sur ce terrain, l'empereur François n'aurait pas à se brouiller irrévocablement avec les Russes et à prendre parti contre eux; il se garderait la faculté de leur revenir et de suivre la fortune, si jamais l'inconstante déesse passait dans leur camp, mais en même temps il s'assurerait des garanties et quelques avantages pour le cas infiniment plus probable d'une victoire française. C'était beaucoup que d'avoir amené Napoléon à tenir compte dans toutes les hypothèses de l'intérêt autrichien, et Metternich revenait à Vienne avec confiance, heureux d'y rapporter ce bienfait et se flattant d'y recevoir bon accueil.
À Vienne, il ne trouva qu'une désagréable surprise. Quelles ne furent pas sa stupéfaction, sa colère, d'apprendre qu'une mystérieuse intrigue, nouée à son insu pendant les derniers temps de son absence, risquait d'anéantir tous les fruits de sa mission et de rejeter l'Autriche dans la plus périlleuse des voies! Cette fois encore, la Russie avait pris les devants sur la France: agissant depuis quelques semaines à Vienne avec un redoublement d'ardeur, elle y avait fait d'étonnants progrès. Plus ambitieuse que Napoléon, elle demandait une alliance, le cabinet autrichien semblait près de l'accorder, et ce qu'il y avait pour Metternich de plus pénible, de plus mortifiant dans cette aventure, c'était que son propre père, laissé par lui en arrière pour le représenter dans le conseil, pour lui garder la place, avait échappé à sa direction et s'était laissé prendre aux filets de la diplomatie moscovite. Le ministre intérimaire s'était permis d'avoir une politique à lui, diamétralement opposée à celle du ministre en titre, retenu au loin par une fructueuse ambassade; tandis que le fils se rapprochait de la France à pas comptés, avec une prudente circonspection, le père se livrait brusquement et presque inconsciemment à la Russie.
Le vieux prince de Metternich manquait totalement de la souplesse nécessaire pour imiter le jeu où excellait son fils, pour se tenir en équilibre entre la France et la Russie, en penchant un peu vers la première, sans s'abandonner tout à fait: il avait d'abord incliné plus que de raison du côté français; n'ayant point trouvé là le point d'appui que recherchait sa débilité, il se laissait aujourd'hui retomber gauchement dans les bras de la Russie. Son idée fixe était toujours de sauver les Principautés. Bien que les Russes eussent brillamment terminé leur campagne d'Orient par la victoire de Batynia et l'occupation de plusieurs places, il se reprenait de plus en plus à l'espoir de les amener à se modérer eux-mêmes, à diminuer leurs prétentions sur le Danube, en leur offrant sur d'autres points une alliance et des garanties.
Cette tendance, nous l'avons vu, avait été reconnue par le comte Schouvalof, qui avait reçu ordre d'en profiter. Pour arriver jusqu'au prince de Metternich, Schouvalof se lia avec son homme de confiance, M. de Hudelist, employé de haut rang à la chancellerie aulique. «Quoique vivant en voyageur, écrivait-il, je l'engageai à accepter un dîner sans façon: il y vint, en ayant probablement reçu la permission [600].» En dînant, on causa, on se fit des confidences, et Hudelist finit par dire que, si la Russie désirait un rapprochement, l'Autriche «ferait la moitié du chemin [601]». À ce mot, le cabinet de Pétersbourg répondit en proposant immédiatement un traité secret. Il s'agissait d'un acte modeste en soi: chacune des deux cours s'engagerait simplement «à n'assister qui que ce soit [602]» contre l'autre. Mais la pensée des Russes allait plus loin que leurs propositions écrites. Ainsi Schouvalof était chargé, en même temps qu'il présenterait le projet de traité, de réitérer l'offre de la Valachie orientale «en échange de quelques parties de la Pologne [603]». Ce serait créer un précédent utile; il était bon d'habituer les Autrichiens à se dessaisir et à trafiquer de leurs territoires polonais. Puis, on se disait à Pétersbourg qu'une fois l'Autriche liée par une signature, par un pacte quelconque, il serait facile de l'attirer plus complètement à soi: l'intimité, la confiance renaîtraient, on en viendrait à marcher d'accord en toute circonstance. Cette arrière-pensée se trahit dans une lettre particulière du chancelier Roumiantsof à Schouvalof, pleine de cajoleries à l'adresse du prince de Metternich et de son gouvernement: «Sa Majesté, dit-il, avait en quelque sorte prévenu la démarche que la cour de Vienne vient de faire près d'elle. Tant mieux: l'amitié des deux empereurs, puisque l'un et l'autre en avaient si bien senti l'utilité, n'en sera que plus forte; c'est tout ce que je désire. L'Empereur est très satisfait de vous, Monsieur le comte, et il s'attend que vous achèverez ce que vous avez si bien commencé. Veuillez, je vous prie, remercier le prince de Metternich du bon souvenir qu'il me conserve. Je me rappelle avec plaisir cette époque où nous étions ensemble, et je professe ici bien volontiers que j'ai souvent tiré beaucoup d'avantages de ses lumières et de son expérience. Combien ne serais-je pas flatté, s'il était dans notre étoile à tous les deux de ramener maintenant cette ancienne et heureuse époque à laquelle les deux cabinets ne faisaient rien sans se concerter [604]!»
[Note 600: ][ (retour) ] Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.