[Note 593: ][ (retour) ] Corresp., 16876.
Pendant la tenue de la diète, la cour de Russie s'était enfermée de son côté dans une réserve et une impassibilité absolues; elle aussi avait évité scrupuleusement d'intervenir, comme si elle eût voulu laisser les intrigues françaises se développer à l'aise et s'accumuler les griefs. Napoléon avait déclaré plusieurs fois que, s'il excluait par principe le prince d'Oldenbourg, il laissait le Tsar parfaitement libre d'en user de même avec Bernadotte; Alexandre n'avait point profité de cette faculté, et son indifférence avait surpris l'Empereur.
Quand le résultat fut connu, il y eut à Pétersbourg un soulèvement de l'opinion: jamais les salons n'avaient retenti d'invectives plus violentes contre la France: «Cette époque, écrivait plus tard Caulaincourt, est une des plus délicates que j'aie eu à passer ici [594].» Comme toujours, le calme du souverain fit contraste avec ce déchaînement d'hostilités: Alexandre tenait encore à se dégager de toute solidarité apparente avec des passions auxquelles il se laissait chaque jour un peu plus gagner et reprendre. Au fond même, il semble avoir envisagé l'événement survenu avec moins d'appréhension que son entourage. Dès à présent, sa perspicacité n'avait-elle pas entrevu que Bernadotte ne se ferait nullement à Stockholm l'instrument et la main de l'Empereur; qu'un Français mécontent, disposé à la révolte, valait mieux pour la Russie sur le trône de Suède que tout autre compétiteur? Ce qui accuse en lui cette arrière-pensée, c'est qu'un de ses officiers porta immédiatement au maréchal, à Paris même, des paroles de félicitation et presque de bienvenue. À ce message, la réponse ne se fit pas attendre; elle vint par voie détournée. Avant de quitter Paris, Bernadotte ne dissimula point qu'il n'apporterait dans le Nord que des volontés résolument pacifiques: il croirait bien servir sa patrie adoptive en résistant aux aspirations belliqueuses qui s'étaient servies de son nom et qui avaient prétendu l'ériger en candidat de la revanche: «Je connais les épines de cette place, dit-il en parlant de son nouveau poste; ce n'est qu'un petit parti qui m'a choisi, non pas pour mes beaux yeux, mais comme général et avec la convention tacite de reconquérir la Finlande: mais entreprendre une guerre pour cet objet, c'est une folie à laquelle je ne donnerai pas les mains [595].» Ce propos fut tenu devant Metternich, qui le transmit à Vienne: là, il fut recueilli par Schouvalof, communiqué par lui à Pétersbourg, où il vint fournir une première justification aux espérances d'Alexandre. À demi rassuré sur le fait, le Tsar n'en fut pas moins alarmé et irrité de l'intention qu'il crut démêler chez l'Empereur, celle de se ménager de nouveaux moyens d'attaque et de diversion, d'environner la Russie d'ennemis, de liguer et d'ameuter contre elle tous les États secondaires du Nord et de l'Orient; sous l'impression de cette pensée, ses défiances s'accrurent, s'exaspérèrent, et le résultat de l'aventure qui avait ouvert à Bernadotte le chemin d'un trône, fut de nous aliéner plus profondément la Russie sans nous livrer la Suède.
[Note 594: ][ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 10 novembre 1810.
[Note 595: ][ (retour) ] Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.
IV
Entre Napoléon et Alexandre, tout froissement nouveau retentissait de suite au point douloureux et sensible de leurs rapports: l'événement de Suède aggrava la question de Pologne, la fit plus aiguë et plus brûlante. Les deux empereurs, il est vrai, jugèrent inutile d'y revenir dans les communications courtoises et vides qui s'échangeaient entre eux; ils s'abstinrent de rouvrir une discussion épuisée. Ce fut dans leur for intérieur qu'ils se préoccupèrent encore davantage de la Pologne. Prévoyant mieux qu'ils auraient à s'en servir l'un contre l'autre, ils la prirent de nouveau pour objet de leurs méditations intimes, voire même de quelques tentatives mystérieuses, firent un pas de plus sur le terrain des manœuvres sourdement hostiles où ils se rencontraient et se côtoyaient à leur insu.
Considérant que la guerre devient plus probable, Napoléon regarde de plus près aux moyens de la faire, et pénétrant par la pensée dans l'arsenal où sa politique se tient des armes toujours prêtes, il y retrouve en premier lieu la Pologne. Il songe au parti qu'il aura à tirer des Varsoviens et de leurs compatriotes de Russie, si la crise éclate. Alors, pour donner l'impulsion à ces peuples et surexciter leur ardeur, il pourra devenir utile de leur montrer la patrie sous une forme reconnaissable et tangible: cette restauration que l'Empereur n'admet toujours qu'à titre de ressource éventuelle, s'imposera peut-être comme la première opération de la campagne. Mais cette mesure soulève des questions et des difficultés d'ordre divers; il est temps de les envisager, d'y faire face, d'aménager l'Europe de telle sorte que la Pologne puisse y trouver et y reprendre naturellement sa place. L'idée si souvent et si gratuitement prêtée jusqu'alors à Napoléon prend forme en lui pour la première fois; elle vient sur ses lèvres: le 20 septembre, devant Metternich, qui reste à ses côtés en observation et l'oreille aux écoutes, il se hasarde à dire: «Le jour où je me verrais forcé de faire la guerre à la Russie, j'aurais un allié puissant et considérable dans un roi de Pologne [596].»
[Note 596: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, I, 109.
Par ces mots, il justifiait enfin et rétrospectivement les défiances d'Alexandre. Seulement, s'il eût pu lire lui-même dans l'esprit du Tsar, il y eût retrouvé sa propre arrière-pensée, parvenue à un degré au moins égal de développement. Aujourd'hui, Alexandre inclinait plus sérieusement à suivre les avis de Czartoryski, à réaliser le rêve des Varsoviens, à faire ce qu'il accusait et soupçonnait Napoléon de vouloir faire, à reformer et à s'agréger la Pologne, afin de la transformer entre ses mains en instrument d'offensive. Depuis quelque temps, il s'est cherché de nouveaux intermédiaires avec les Polonais dans leur nation même; des personnages importants ont été prévenus, initiés; le projet a pris assez de précision et de consistance pour qu'il en soit parlé couramment dans certains milieux, pour que l'écho en revienne à nos agents. L'un d'eux, lancé en explorateur sur les confins de l'Autriche, de la Turquie et de la Pologne, passant à Varsovie en novembre, va écrire de cette ville: «Il est un plan affectionné par-dessus tout par l'empereur de Russie et dont la préparation est confiée au comte Jean-Séverin Potocki, et qui ne laisse pas que de partager les opinions dans les provinces russes polonaises: c'est le rétablissement du royaume de Pologne avec son indépendance, ses privilèges, mais uni à l'empire de Russie à perpétuité, comme l'Italie l'est momentanément à la France. Ce plan est bien connu ici malgré les efforts des Russes. Il ne les séduit pas, mais il flatte trop leur égoïsme et leur paresse pour ne pas trouver des partisans parmi les grands seigneurs des provinces russes polonaises, qui y sont fort enclins. Il sera d'ailleurs fortement soutenu par les Grecs fanatisés. On invitera le grand-duché de Varsovie à se réunir à la majorité. Tel est le plan que la Russie se propose de mettre au jour au premier signal de guerre, et il serait dans ce cas très important de le prévenir, car il les divisera ou tout au moins les amènera à se combattre entre eux [597].»