«--Croyez-vous donc qu'on puisse me forcer?
«--Sire, songez à l'état malheureux de ce royaume et à votre âge.»
«Il me questionna encore longtemps, ajoute Suremain dans son récit, sur le prince de Ponte-Corvo, sur son origine, sur son fils, sur sa femme. Je lui dis ce que j'en avais appris. En me quittant, il me dit avec émotion: «Je crains bien qu'il ne me faille avaler le calice... Dieu seul peut savoir comment tout cela finira [589].»
[Note 589: ][ (retour) ] Mémoires de Suremain, d'après Ernouf, 264-267.
Cinq jours après cette conversation, le conseil des ministres, muni de l'autorisation royale, présentait officiellement Bernadotte, et le 21 août les quatre ordres de la diète l'élisaient, persuadés qu'ils obéissaient à une consigne venue des Tuileries et qu'ils votaient pour le candidat de l'Empereur. Ainsi, compromis et découvert par une série de maladresses et d'intrigues, Napoléon portait la peine d'une politique qui s'était faite à dessein obscure et voilée, qui avait négligé systématiquement de s'affirmer. Un mot de lui, prononcé au début, eût tout empêché, la faute de Desaugiers, l'envoi imprudent de Fournier, les manœuvres décisives de ce «courrier magicien [590]». Au lieu d'arrêter par cette parole salutaire l'entreprise naissante de Bernadotte, Napoléon avait préféré la laisser se poursuivre et courir sa chance; il s'était réservé d'en tirer profit, tout en se défendant et en s'abstenant réellement d'y participer; mais personne n'avait cru à cette abnégation surprenante, à cet effacement d'une volonté que l'Europe s'était habituée à chercher et à trouver partout, à sentir perpétuellement agissante. Comme l'Empereur n'avait point parlé, chacun s'était arrogé le droit de parler pour lui; finalement, un personnage infime et décrié lui avait prêté le mot qui avait départagé la Suède, et son nom, audacieusement usurpé, avait fait l'élection.
[Note 590: ][ (retour) ] Mémoires de Suremain, d'après Ernouf, 263.
À la nouvelle des événements, Napoléon manifesta une surprise et un déplaisir qui n'étaient pas entièrement simulés. Il pensa aussitôt à la Russie, à l'émoi qu'y occasionneraient l'élection et les circonstances qui l'avaient accompagnée; son premier mouvement, s'il faut en croire certains témoignages, fut de tenir pour non avenu un résultat vicié par la fraude: il eût défendu à Bernadotte de se rendre au vœu de la diète et l'eût retenu en France [591]. Il eut le tort de ne point persévérer dans cette intention et craignit, s'il repoussait la Suède qui semblait se jeter dans ses bras, de l'éloigner à jamais et de la rendre à nos ennemis. Il permit donc à Bernadotte d'accepter, composa ses traits pour le recevoir, lui fit un accueil plein de grandeur et de bonté, et le laissa partir comblé des marques de sa munificence, après avoir obtenu de lui la promesse formelle de rompre avec l'Angleterre et d'entraîner la Suède dans le système continental. Dès à présent, il songeait à l'effet de stupeur que produirait à Londres le succès inattendu du maréchal; il espérait que l'Angleterre en éprouverait une surprise douloureuse, peut-être accablante, et cette idée le consolait de tout, en réjouissant ses haines; il prononça devant Metternich une phrase qui éclaire sa conduite: «Dans tous les cas, dit-il, je n'ai pu me refuser à la chose, parce qu'un maréchal français sur le trône de Gustave-Adolphe [592].»
[Note 591: ][ (retour) ] Ernouf, 267, d'après Sémonville et Maret.
[Note 592: ][ (retour) ] Metternich, II, 392.
Acceptant le fait accompli, il se mit en devoir d'attester à la Russie qu'il n'y avait pris aucune part. Cette fois, il ne se borna point à de simples assurances, voulut fournir des preuves et se justifier pièces en main. Il communiqua au Tsar sa correspondance avec le roi de Suède, qui avait eu trait exclusivement au prince d'Augustenbourg; il signala le rappel de Desaugiers comme une satisfaction donnée à son allié; il fit insérer au Moniteur un article contenant le récit exact des incidents survenus à Œrebrö. Il mandait en même temps à Champagny: «Vous écrirez au duc de Vicence que je ne suis pour rien dans tout cela, que je n'ai pu résister à un vœu unanime, que j'aurais désiré voir nommer le prince d'Augustenbourg ou le roi de Danemark. Vous appuierez sur ce que cela est l'exacte vérité, qu'il doit donc le déclarer d'un ton noble et sincère sans y revenir; que si l'on élevait quelque doute, il doit continuer à tenir le même langage, car cela est vrai, et qu'on doit toujours soutenir la vérité [593].» Cependant, quelque soin qu'il mît à accentuer et à multiplier ses protestations, il ne s'abusait guère sur leur portée: il se rendait compte que la Russie y ajouterait peu de foi, qu'elle se sentirait dans tous les cas surveillée et serrée de plus près par la puissance française, et qu'un pas nouveau, peut-être décisif, venait d'être franchi dans la voie de la désaffection.