[Note 649: ][ (retour) ] Rapport de Champagny à l'Empereur du 10 décembre 1810. Archives des affaires étrangères, carton relatif au duché d'Oldenbourg.
Le 13 décembre, le sénatus-consulte fut rendu. Il consacrait la réunion de la Hollande et prononçait en principe celle du littoral allemand, sans entrer dans le détail des pays à annexer. En même temps, l'Empereur déclarait, il faisait même écrire à son ambassadeur en Russie que le duc d'Oldenbourg aurait à opter entre deux partis: rester sur place avec les restrictions qui seraient imposées à sa souveraineté par l'établissement des douanes françaises, ou renoncer à sa principauté et recevoir Erfurt en compensation [650]. Un envoyé spécial fut chargé de lui proposer cette deuxième combinaison, mais il était entendu que sa volonté ne serait aucunement contrainte et qu'il aurait à choisir librement l'un ou l'autre terme de l'alternative.
[Note 650: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810. Cf. Bignon, IX, 362.
En réalité, cette réserve était de pure forme, et l'Empereur ne mettait point en doute que l'expression de son vœu ne fût accueillie comme un ordre. Il se trouva pourtant que le duc, se considérant comme simple fidéicommissaire de la principauté, ne se jugea pas autorisé à disposer du bien patrimonial de sa maison; il préféra au riant pays d'Erfurt le pauvre et sablonneux domaine où avaient régné ses pères; il demanda à y demeurer, dans quelque condition que ce fût: en termes humbles et respectueux, il déclina l'échange [651]. Cependant les autorités françaises, préjugeant sa décision et s'armant des termes généraux du sénatus-consulte, faisaient déjà irruption dans le duché, mettaient la main sur l'administration et les caisses. Le duc protesta, au nom de son droit reconnu par l'Empereur et outrageusement violé; mais Napoléon n'admit point que la résistance d'un vassal, d'un membre obscur de la Confédération, pût arrêter l'essor de sa domination et obliger la France à un pas rétrograde. Par un procédé d'autocrate, il trancha la difficulté qu'il n'avait point réussi à dénouer. Le 22 janvier 1811, il signait un décret ordonnant la prise de possession de l'Oldenbourg et transférant sur Erfurt les droits de la famille ducale. Par ce déplacement brutal, il contrevenait à l'article 12 du traité de Tilsit, aux termes duquel les ducs d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg et de Mecklembourg-Schwérin devaient être «remis chacun dans la pleine et paisible possession de ses États». Sans intention de brusquer le conflit--il avait fait questionner le duc de Vicence sur les moyens d'atténuer le mécontentement qui se produirait à Pétersbourg [652],--mais dominé et aveuglé par la conviction que sa volonté devait être tenue en tout lieu pour loi de l'univers, il se rendait coupable vis-à-vis d'Alexandre d'un manquement direct, gratuit, inutile, d'une offense caractérisée, que rien ne saurait justifier ni pallier.
[Note 651: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Oldenbourg et Confédération du Rhin.
[Note 652: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 14 novembre 1810.
Seulement, trois semaines auparavant, le 31 décembre 1810, avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et le péril de l'Oldenbourg, d'un mouvement spontané et non provoqué, Alexandre avait le premier porté à l'alliance une atteinte formelle. L'infraction avait été commise en ces matières de commerce où Napoléon se montrait particulièrement ombrageux. À Tilsit, par l'article 27 du traité patent, les deux parties s'étaient promis, en attendant qu'elles fissent une convention de commerce, de rétablir leurs relations économiques sur le pied où elles existaient avant la guerre; c'était remettre provisoirement en vigueur le traité du 11 janvier 1787, le seul qui eût été jamais passé entre les deux empires. Cet acte, l'un des derniers et des plus utiles succès de la diplomatie royale, assurait à nos produits en Russie un traitement privilégié à certains égards et ne les assujettissait qu'à des droits modérés. Depuis 1807, le rétablissement de ce système, combiné avec les engagements pris contre l'Angleterre, était considéré à Pétersbourg comme l'une des causes de la crise aiguë que traversaient les intérêts matériels et la fortune publique. Tandis que la suspension du trafic avec Londres ne permettait plus à la Russie d'écouler les produits de son sol, les importations françaises, qui se faisaient par terre, avaient pris un assez grand développement: elles consistaient surtout en articles de luxe, d'un prix élevé, dont l'achat attirait hors de l'empire une grande quantité de numéraire, que ne remplaçait plus l'argent procuré en temps normal par les exportations maritimes. La balance du commerce, pour employer le langage et se référer aux doctrines de l'époque, souffrait de ces débours non compensés, et les conseillers financiers du Tsar attribuaient principalement à ce motif la baisse considérable du change, qui désolait la nation et alarmait le pouvoir. À la fin de 1810, Alexandre ne résista plus à modifier cette situation par un coup d'autorité, quel qu'en pût être le retentissement sur les rapports politiques de son empire. Sans consulter ni prévenir Napoléon, il fit élaborer par un comité d'hommes spéciaux, puis promulgua l'ukase célèbre qui, remaniant l'ensemble des tarifs douaniers, frappait spécialement la France et modifiait, par décret, des relations établies par traité [653].
[Note 653: ][ (retour) ] Il est vrai que l'acte de 1787 n'avait été conclu que pour une période de douze ans, mais l'article de Tilsit ne l'avait-il pas implicitement prorogé jusqu'à une échéance indéterminée?
Aux termes de l'ukase, les produits introduits par terre, c'est-à-dire français, étaient frappés de droits rigoureux ou prohibitifs; le brûlement des marchandises était ordonné au cas de pénétration frauduleuse; c'était la guerre économique à la France, la guerre sous sa forme la plus brutale et la plus injurieuse. Quant aux produits venus par mer, c'est-à-dire non français, l'ukase leur accordait en principe un traitement meilleur et ne prononçait en aucun cas la destruction des marchandises introduites en contrebande. Il allait de soi, à la vérité, et il était d'ailleurs spécifié que l'application des nouveaux tarifs était suspendue à l'égard des puissances avec lesquelles la Russie était en guerre: pour celles-ci la prohibition absolue demeurait la règle. Les ports restaient donc fermés aux articles notoirement anglais, mais, d'après l'interprétation donnée à l'ukase par Alexandre lui-même [654], les dispositions libérales de cet acte s'appliquaient au commerce fait à bord de navires neutres et spécialement américains, c'est-à-dire à celui que Napoléon considérait, non sans raison, comme une branche du commerce britannique, la plus productive de toutes, celle qu'il eût été indispensable de détruire. L'ukase favorisait par conséquent l'Angleterre à nos dépens; la rupture commerciale avec la France s'aggravait d'adoucissements admis au profit de nos rivaux; sous un double point de vue, le nouveau régime douanier se mettait en révolte contre les sentiments d'étroite solidarité qui demeuraient officiellement la règle des rapports. Un homme d'État a dit de nos jours: «L'hostilité économique est incompatible avec l'amitié politique [655]»; combien plus en ce temps où Napoléon portait sur le terrain du commerce son principal effort contre les Anglais et y concentrait la lutte à laquelle il prétendait associer l'Europe! Sur ce terrain, s'éloigner de nous et faire un pas vers nos ennemis, c'était accentuer la scission des intérêts, l'opposition des principes, et, aux yeux de tous, dénoncer l'alliance [656].
[Note 654: ][ (retour) ] Lettre publiée par M. Tatistcheff, 547 à 552.