[Note 655: ][ (retour) ] Le chancelier de Caprivi. Voy. l'article de M. Paul Leroy-Beaulieu dans la Revue des Deux Mondes du 1er février 1892 sur Les traités de commerce de l'Europe centrale, les conventions commerciales entre les États d'Amérique et le régime douanier de la France.
[Note 656: ][ (retour) ] Voy. le texte de l'ukase dans le Moniteur du 31 janvier 1811.
Ainsi Napoléon et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit. Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment, comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui depuis dix mois les éloignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observé certains ménagements et gardé quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier. Aujourd'hui que Napoléon désespère d'un secours effectif contre l'Angleterre et qu'Alexandre renonce à retenir intégralement les Principautés, ils se laissent aller à considérer leurs obligations comme éteintes et périmées: ils n'y voient plus que des effets survivant à leur cause et s'en dégagent instinctivement. Dans tout ce qu'il décrète et opère, Napoléon ne prend plus conseil que de ses convenances et de ses appétitions; de son côté, Alexandre permet aux intérêts froissés de son peuple, aux passions comprimées de sa noblesse, de se redresser peu à peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement à lui et de dicter ses décisions.
Chez lui, à l'instant où nous sommes parvenus, une circonstance particulière expliquait cette hardiesse. Ses préparatifs militaires, en voie d'accomplissement depuis six mois, étaient entièrement achevés: la Russie était prête. À l'heure où Napoléon ne lui supposait d'autre force immédiatement disponible que celle retenue sur le Danube, elle avait réussi, en se couvrant d'ombre et de mystère, par un long effort de dissimulation et d'activité discrète, à mobiliser et à concentrer deux cent quarante mille hommes derrière sa frontière de l'Ouest. Alexandre sait que les effectifs sont au complet, les magasins formés, le matériel et les approvisionnements réunis: il sait qu'il a en main, «tout organisées», en état de se battre, vingt et une divisions d'infanterie, huit de cavalerie, plus trente-deux régiments de Cosaques, le tout composant deux armées, l'une de première ligne, la seconde à peu de distance en arrière et prête à rejoindre au premier signal, avec une réserve de cent vingt-quatre mille hommes [657]. En face de lui, au delà de la frontière, il n'aperçoit que les cinquante mille Polonais du duché, et plus loin quarante-six mille Français, disséminés dans des places ou répartis dans la basse Allemagne, environnés d'alliés d'une fidélité douteuse. La France n'est donc aucunement en mesure, avant plusieurs mois, de se porter contre lui, et il peut, sans danger immédiat, prononcer sa défection économique.
[Note 657: ][ (retour) ] Chiffres donnés par Alexandre lui-même dans deux lettres à Czartoryski. Mémoires du prince, II, 254 et 271. Un rapport de Joseph de Maistre donne des renseignements analogues. Corresp., III, 540.
Mais laissera-t-il ensuite à Napoléon le temps de préparer et de consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte inévitable jusqu'à ce que le conquérant se soit dégagé de l'Espagne, qu'il ait rappelé à lui toutes ses armées, qu'il en ait organisé de nouvelles, qu'il ait réoccupé l'Allemagne et confédéré l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui que la disproportion des forces compense l'inégalité des talents, la prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'être entreprenants et audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre sur un adversaire momentanément dépourvu? En possession des moyens qu'il a rassemblés pour se défendre, Alexandre éprouve aussitôt la tentation de les employer à l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois, plus fort matériellement que Napoléon, mieux armé, en mesure de frapper le premier et de frapper à l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-même est pris d'un subit vertige. Le désir de donner le branle à l'insurrection européenne et de s'en faire le chef, de substituer au joug de la France l'hégémonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et soulève son âme. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe en lui depuis plusieurs mois, arrive à maturité et à éclosion. L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce à en user, à profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en quelques jours, il se décide à passer, des préparatifs de l'action, à l'action même.
Neuf jours après l'ukase, le 8 janvier 1811, connaissant la réunion des villes hanséatiques, mais ignorant encore la prise de possession de l'Oldenbourg, c'est-à-dire le grief particulier et personnel que Napoléon lui fournit, il s'ouvre à son confident, et sa correspondance avec Czartoryski, jamais interrompue, prend une activité, une précision, une importance toutes nouvelles. Ce n'est plus un conseil qu'il cherche, une idée vague qu'il soumet aux réflexions d'un ami, c'est une série de questions qu'il pose, auxquelles il demande réponse, et un plan complet qu'il dévoile.
Son but, c'est de renverser en Europe le pouvoir usurpé de la France; son moyen, c'est d'abord de prononcer la reconstitution de la Pologne, de s'en déclarer roi, de jeter en même temps sur Varsovie cent mille Russes, qui seront «renforcés tout de suite par cent mille autres [658]», et auxquels les soldats du duché seront invités à se réunir. Si cette fusion s'opère, la première ligne des défenses françaises se trouvera du même coup anéantie, la Vistule dépassée, Dantzick isolé et tourné: la Russie, rassurée par la parole de Bernadotte contre toute crainte de diversion sur son territoire, pourra atteindre l'Oder et paraître à l'entrée de l'Allemagne. Là, fortifiée immédiatement de la Prusse, elle présentera une masse de trois cent trente mille combattants, qui sera portée à plus de cinq cent mille «si l'Autriche, moyennant des avantages qu'on lui offrira, entre de même en jeu contre la France [659]». En Allemagne, la patience semble à bout; à la vue des armées libératrices, l'entraînement sera universel et la défection contagieuse; le patriotisme exaspéré, la haine de l'étranger, l'amour de l'indépendance, vaudront sans cesse à la coalition de nouveaux membres; ces nobles passions, qui faisaient jadis la force et le ressort des Français, combattront aujourd'hui avec la Russie et, changeant de camp, déplaceront la victoire. Mais le concours des Polonais du duché, au début de l'opération, est indispensable pour en assurer le succès et même la possibilité. C'est entre les mains de ces cinquante mille hommes que se trouve placé, en définitive, le sort de l'Europe. Seront-ils au premier qui leur offrira, «non la probabilité, mais la certitude de leur régénération [660]»? Peut-on attendre d'eux, si on réalise toutes leurs espérances, qu'ils rompent à ce prix leurs attaches avec Napoléon et se décident à un changement de front instantané? Alexandre est prêt à leur donner une parole solennelle, à leur promettre une constitution libérale, une patrie qui comprendra, avec le duché, les provinces russes, et qui s'accroîtra vraisemblablement de la Galicie autrichienne; mais il tient, avant de rien tenter, à acquérir la certitude de leur adhésion. Que Czartoryski parle donc, avec les précautions convenables, aux principaux chefs de la nation et de l'armée, à ceux dont la discrétion est certaine, qu'il sonde leurs cœurs, qu'il leur fasse part des propositions russes, qu'il recueille leurs engagements. Dès qu'Alexandre aura reçu les réponses et les garanties nécessaires, il donnera le signal, et le grand œuvre s'accomplira [661]. En attendant, il se charge d'entretenir la quiétude de Caulaincourt et de donner le change à Napoléon: il ne lui en coûte point d'inspirer une trompeuse sécurité au monarque dont il s'est tant de fois proclamé l'ami et qu'il médite aujourd'hui d'assaillir par surprise. La légitimité du but excuse à ses yeux le choix des moyens, et l'acte initial de l'entreprise, cette restauration de la Pologne qui effacera la grande iniquité du passé, le séduit par un côté de magnanimité, de désintéressement et de justice. Il ira à ses fins par les voies du mensonge et de la ruse, mais il se plaît à l'idée de commencer par une mesure réparatrice la délivrance de l'Europe, et son extraordinaire projet l'explique tout entier, le montre sous tous ses aspects, à la fois généreux, chimérique et faux.
[Note 658: ][ (retour) ] Lettre d'Alexandre en date du 25 décembre (ancien style) 1810, publiée à la suite des Mémoires du prince Czartoryski, II, 248-253.